Des troubles neuropsychiatriques persistants chez 1/3 des patients après un Covid

Interpellée par l’étude britannique sortie en avril dernier dans The Lancet Psychiatry, qui annonce qu’environ un tiers de patients guéris du Covid développent des troubles neuropsychiatriques, l’équipe de 66 Millions d’Impatients a interrogé deux spécialistes du Groupe Hospitalier Universitaire Paris psychiatrie & neurosciences (GHU Paris), pour mieux comprendre comment un virus pouvait ainsi s’attaquer au cerveau.

Retour sur l’étude britannique

L’étude du Lancet Psychiatry, menée par des chercheurs d’Oxford a analysé les dossiers de 236 359 patients ayant été infectés par le Covid pour les comparer à deux cohortes témoins de 105 579 personnes ayant eu la grippe et de 236 038 personnes ayant eu diverses maladies respiratoires, dont la grippe, mais à l’exception du Covid. Leur but était d’étudier si les patients Covid développaient plus de troubles neuropsychiatriques que dans le cas d’autres maladies respiratoires. Il en ressort que, 6 mois après un diagnostic de Covid, 33,62% des malades ont connu des troubles neurologiques ou psychiatriques et que ce risque est 44% plus important qu’après une grippe et 16% plus élevé qu’après tout autre infection respiratoire. « Cet exercice de comparaison avec d’autres maladies respiratoires fait de cet article, un article qui sort du lot sur les symptômes post-Covid. Ce qui est très étonnant, et que nous vérifions également sur le terrain au GHU Paris, est le sur-risque, suite au Covid, d’apparition de troubles neuropsychiatriques pour la toute première fois. L’étude d’Oxford montre que 12,84% des patients, après un Covid, présentent des troubles neurologiques ou psychiatriques alors qu’ils n’avaient pas d’antécédent. A l’échelle des maladies respiratoires connues, c’est une grande première. », analyse le docteur Vansteene, praticien hospitalier au GHU.

Des troubles psychiatriques dus au Covid ou à la crise sanitaire ?

Il est difficile de savoir quelle part du sur-risque de développement de ces troubles neuropsychiatriques est directement imputable au Covid et quelle part est liée au contexte général de la crise sanitaire. On sait, en effet, qu’elle a provoqué une augmentation des cas d’anxiété, de troubles du sommeil ou d’addictions par exemple, même chez les personnes qui n’ont pas été infectées par le Covid. Malgré cette mise en perspective, le docteur Vansteene s’étonne du nombre de patients ayant déclenché un premier épisode psychotique : « Le ratio pour ces personnes est de 5,6% chez les patients ayant présenté une atteinte de type encéphalite durant la phase aigue de leur Covid. Cela veut certes dire qu’ils ont un Covid sévère, mais c’est un chiffre qui est cependant troublant et dans ce cas précis, on ne parle pas de troubles qui pourraient avoir un lien avec l’aspect anxiogène de la crise, comme cela peut être le cas pour les troubles anxieux, du sommeil ou les addictions. Un premier épisode psychotique est un évènement lourd, à surveiller car il existe un risque non négligeable qu’il évolue vers un trouble psychotique chronique. », commente le praticien.

Plus de risques neuropsychiatriques suivant la gravité du Covid initial ?

L’étude d’Oxford montre que plus les personnes ont présenté des formes de Covid initiales sévères et plus elles ont de risques de développer par la suite des troubles neuropsychiatriques. En effet, l’étude a divisé la cohorte des patients infectés par le Covid, selon qu’ils ont été hospitalisés ou non, qu’ils sont éventuellement passés en soins intensifs, voire qu’ils ont été touchés par une encéphalite, c’est à dire une inflammation au niveau du cerveau. Cependant, bien que l’étude d’Oxford tende à faire un lien entre la sévérité des symptômes du Covid et l’apparition de troubles neuropsychiatriques, le docteur Petit, consœur du docteur Vansteene au GHU Paris rappelle que d’autres études ne sont pas aussi concluantes sur ce point, et que dans les faits, des patients ayant eu des Covid peu sévères peuvent souffrir sur le plan neuropsychiatriques plusieurs mois après l’infection.

Que sait-on des atteintes cérébrales liées au Covid ?

Le docteur Petit explique qu’il y a plusieurs hypothèses sur les atteintes cérébrales du SARS-CoV-2 et l’une d’elle, assez solide, penche sur le fait que le virus infecte l’épithélium(1) qui est au niveau des fosses nasales, et remonterait grâce aux neurones présents à cet endroit jusqu’au cerveau pour y rester. Elle ajoute que l’on a effectivement pu observer chez des personnes décédées de la Covid, la présence du virus au niveau du tissu cérébral. Il existe beaucoup d’autres virus qui fonctionnement ainsi. Les plus connus sont la rage et la varicelle. « Pour le SARS-CoV-2, on manque de recul pour savoir s’il va rester latent dans le système nerveux et ressortir au cours de la vie, comme c’est le cas de la varicelle par exemple, qui peut avoir des résurgences sous forme de zonas. », précise le docteur Petit.

Et si les patients déjà suivis en psychiatrie avant le début de la crise nous apportaient des réponses par rapport au Covid ?

Comme dans la plupart des services de psychiatrie de France, le GHU Paris s’était préparé à un afflux de leurs patients, éventuellement infectés par le Covid, lors du premier confinement. Et comme dans la plupart des services psychiatriques en France, cela n’a pas été le cas. Le docteur Petit s’est alors demandée s’ils ne bénéficiaient pas de facteurs de protection face au Covid. Elle a donc débuté une étude, baptisée CLEVER, au sein du GHU en comparant leurs patients, hospitalisés au moins une fois au cours de la pandémie, avec une population témoin composée de soignants. Or les résultats font apparaître que non seulement les patients sont moins infectés par le Covid mais également que leurs symptômes sont moins graves. Trois hypothèses sur les facteurs de protection ont alors émergé. La première envisageait que les patients suivis en psychiatrie avaient dans l’ensemble moins d’interactions sociales que la population témoin, ce qui n’a pas été validé. La deuxième hypothèse est qu’ils sont particulièrement concernés par le tabagisme et que le tabac a été pointé comme un facteur protecteur durant la pandémie. Sur ce point, des investigations parallèles auxquelles le GHU contribue également doivent encore apporter leurs conclusions. Enfin, la troisième hypothèse envisage que les patients étaient protégés soit par leur pathologie en elle-même, soit pas les médicaments qu’ils prenaient. Cette dernière piste pourrait produire des informations intéressantes. En effet, des études américaines(2), ainsi qu’une étude de l’APHP menée avec des équipes allemandes(3), montrent que certains psychotropes protégeraient du Covid. De son côté, le docteur Petit participe également à une étude avec l’Institut Pasteur(4) qui a mis en lumière le fait qu’un antipsychotique en particulier, la chlorpromazine, empêchait le virus d’entrer dans les cellules humaines. C’est une molécule qui, comme d’autres, était déjà connue des virologues pour ses effets antiviraux. Le docteur Petit explique cependant que la complexité tient au fait qu’on ne peut pas généraliser les effets antiviraux par familles de molécules. C’est à ce stade du cas par cas, selon les médicaments testés.

Petit aparté puisque nous entrons dans les Semaines d’information sur la santé mentale (SISM) qui se déroulent du 4 au 17 octobre 2021 : bien que les patients suivis en psychiatrie soient peut-être un peu protégés en ce qui concerne le Covid, leur taux de mortalité, quand ils sont infectés par le virus, reste élevé par rapport à la population générale car ces personnes sont souvent éloignées des services de soins et tardent à consulter. Ne les oublions pas, ne les stigmatisons pas.

A LIRE SUR LE MÊME THÈME :

(1) Infection de l’épithélium olfactif, publication de l’équipe de PM Lledo à Pasteur : de Melo GD et al, Sci Transl Med. 2021
(2) Publication américaine sur la fluvoxamine et la COVID : Lenze EJ et al, JAMA, 2020 Dec
(3) Etude de l’APHP sur les antidépresseurs et la COVID : Hoertel N et al, Mol Psy, 2021
(4) Marion Plaze et al. Int J Antimicrob Agents. 2021 Mar

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