Nouveaux usages et risques d’addiction aux écrans en confinement

L’étude CoviPrev de Santé Publique France, montre que durant le premier confinement de 2020, 59% des Français reconnaissaient avoir augmenté leur temps passé devant les écrans durant leur temps libre et que 23% d’entre eux y passaient 7 heures ou plus par jour.
Bien sûr, maintenant que la plupart des réunions se tiennent en visio, que la plupart des contacts familiaux et amicaux se font par écrans interposés, que nos soirées se passent plus souvent devant un film ou une série que chez des amis, dans une salle de spectacle ou au restaurant, les compteurs de nos temps d’écrans explosent !
Le fait est, en outre, qu’aujourd’hui le taux d’équipement des foyers français en écrans divers (télévisions, ordinateurs, smartphones, tablettes, etc.) nous encourage sans doute un peu moins à lire un vrai livre ou à jouer à un jeu de société. Nos réflexes ont changé et la crise sanitaire les révèlent encore davantage.
Mais au fond, ces nouveaux comportements liés à l’utilisation croissante des tous ces écrans qui nous entourent sont-ils délétères pour notre santé ? Comment savoir si l’on souffre d’une addiction aux écrans ?  Voici quelques éléments de réponse avec le docteur Hervé Martini de l’Association Addictions France.

66 Millions d’Impatients : Le risque d’addiction aux écrans est-il plus présent chez les jeunes ou chez les adultes ?

Dr Hervé Martini : Les parents se sont beaucoup inquiétés du temps passé, par leurs enfants et leurs adolescents, sur les ordinateurs, les tablettes, les mobiles et devant la télévision, surtout pendant le 1er confinement, où l’école se faisait à la maison. Il faut effectivement rester attentif à cette question pour les enfants et les jeunes jusqu’à l’âge de 25 ans, car ce sont des périodes de la vie où les connexions cérébrales, et donc en quelque sorte, les mécanismes du cerveau, se mettent en place.
En outre, à partir de 12 ans environ, il faut différencier également l’addiction au contenant de celle qui concerne le contenu. Les tout petits enfants peuvent être happés par les écrans de façon « hypnotique », mais, à partir de l’adolescence, le risque addictif augmente face aux contenus, car on explore de nouveaux sujets. Les comportements addictifs commencent d’ailleurs à s’installer à cette période de la vie qui est plus fragile. On peut faire l’analogie très facilement avec le tabac. Les enfants en classe de primaire seront naturellement dégoutés par la cigarette, puis vers l’âge de 11 ou 12 ans à l’entrée au collège, ils peuvent s’y intéresser au point d’expérimenter la prise de tabac puis de devenir rapidement dépendant à celui-ci. Ainsi, on sait que certains contenus sont plus addictogènes que d’autres, comme les jeux en ligne, ou les jeux de de hasard et d’argent.
Ce temps accru passé devant les écrans n’épargne évidemment pas les adultes qui peuvent également développer des comportements à risque et une addiction. On parle alors de cyberdépendance. Il est rapporté une augmentation, pendant le confinement, des adhésions aux sites internet proposant des jeux de poker en ligne, qui a compensé le fait que les paris en ligne n’étaient plus possibles puisque la plupart des compétitions sportives ont été suspendues. Il y a aussi le sujet des chaînes d’informations en continu qui est à soulever. Certaines personnes ont du mal à décrocher de ce fil d’actualité, qui est quand même très anxiogène. Cela s’explique par le fait que psychologiquement, nous sommes plus attentifs aux mauvaises nouvelles car elles nous informent d’un possible danger et activent notre instinct de survie.
Finalement, outre le fait que les concepteurs d’émissions, sites internet et d’applications améliorent sans cesse la façon de retenir l’attention des utilisateurs, c’est souvent le contenu qui rend dépendant. Certains vont être attirés par les jeux en ligne, d’autres par la recherche sans fin d’informations, d’autres encore par les cyber-relations, comme avec les réseaux sociaux ou sites de rencontres, ou même les activités sexuelles en ligne. Il s’agira alors de trouver quel « manque » on comble lorsque cela devient addictif.

66 Millions d’Impatients : Comment repérer que l’on développe un comportement à risque, une addiction aux écrans ?

Dr Hervé Martini : Au moment de l’adolescence, cela peut être un peu délicat, car c’est un moment de la vie où les jeunes ont davantage besoin de s’isoler et il ne faut pas forcément accuser les écrans d’être à l’origine d’un certain éloignement des adolescents envers leurs parents. Les signes d’alerte qui pourraient signifier un comportement à risque par rapport aux écrans et à internet, seraient plutôt liés à une vraie rupture sociale et comportementale, comme le décrochage scolaire, la rupture avec ses activités sportives ou culturelles préférées, avec ses amis, le fait que l’adolescent ne parle plus, qu’il soit triste, ne mange plus, etc.
Ces changements de comportement, qu’ils soient sociaux, professionnels, émotionnels, etc. seront également les signes d’une éventuelle dépendance chez l’adulte. Evidemment, selon les contenus qui nous attirent, il y aura des conséquences plus ou moins sérieuses. Passer son week-end à visionner la filmographie de grands réalisateurs n’a pas la même incidence que de perdre de l’argent en ligne, au point peut-être de se mettre, soi et sa famille en danger.

66 Millions d’Impatients : Quels sont les risques d’une addiction aux écrans sur la santé ?

Dr Hervé Martini : Les premiers troubles d’une addiction aux écrans ou à internet sont psychiques, comme le repli sur soi, voire de l’anxiété ou une dépression. Assez rapidement, ce mal-être psychique peut entrainer des troubles physiques. En premier lieu, certains oublieront de manger et perdront du poids. Inversement d’autres mangeront mal ou trop par rapport à un niveau d’activité physique qui lui, aura tendance à baisser, et ces derniers prendront du poids. A cela peuvent d’ajouter des troubles du sommeil qui, à termes, comme les problèmes de poids, peuvent avoir des répercussions sur la santé physique. Les problèmes de sommeil qui surviennent à cause des écrans sont dus au fait que la lumière des écrans trompe notre cerveau, qui normalement régule le sommeil sur l’alternance entre le jour et la nuit. Si en plus de cela, on n’a pas eu dans la journée des activités suffisamment « fatigantes », qu’elles soient physiques ou intellectuelles, et que l’on a passé sa journée passivement devant la télévision ou à regarder des vidéos sur son téléphone, le sommeil aura d’autant plus de difficultés à venir. Les personnes qui ont des problèmes de sommeil et regardent des écrans en soirée trouveront probablement une amélioration de leur sommeil en se passant d’écrans quelques heures avant de se coucher.

66 Millions d’Impatients : On entend de plus en plus, avec les confinements et le télétravail, que les gens souffrent de tout ce temps passé devant les écrans, comme s’ils faisaient une overdose…

Dr Hervé Martini : Il est vrai que télétravail a augmenté le temps passé devant les écrans, déjà parce qu’il peut y avoir un report du temps de trajet qui va s’effectuer sur du temps d’écran. Ensuite, lorsque l’on est sur son lieu de travail, on va échanger en réel avec ses collègues, faire une pause, éloigné de son ordinateur, on va peut-être sortir déjeuner. Enfin, les temps de réunion aussi sont des moments où l’on échappe au numérique, etc.
A la maison, les pauses se font plus facilement en restant quand même devant son ordinateur ou un autre écran et l’on risque également de regarder la télévision en déjeunant par exemple.
Ces derniers mois, la demande soutenue des étudiants et des employés de se rendre au moins quelques jours par semaine en cours ou au travail, montre bien que le télétravail et les écrans ont leurs limites. On le voit aussi avec la télémédecine. Malgré son accélération depuis le 1er confinement, les patients disent nettement préférer les consultations en présentiel.

66 Millions d’Impatients : Ces nouvelles habitudes acquises par rapport aux écrans ces derniers mois, du fait de ne plus pouvoir voir nos proches, de devoir télétravailler, risquent-elles de perdurer quand nous pourrons reprendre une vie normale ?

Dr Hervé Martini : C’est lors du passage vers un retour à une vie « normale », qu’il faudra peut-être être vigilant. Il n’y a pas de raisons de s’inquiéter pour le moment, où tout est exceptionnel et où chacun s’adapte comme il peut. Mais quand la crise sanitaire sera derrière nous, si l’on n’a toujours pas envie de revoir ses proches, de retourner au travail, de reprendre ses activités favorites, si l’on continue à se renfermer et à préférer jouer en ligne, à rester des heures sur les réseaux sociaux ou regarder des séries à la chaîne, alors il faudra peut-être envisager de se faire aider.
D’ailleurs, les professionnels de santé qui s’intéressent à la question de l’usage des écrans anticipent bien sûr que ces nouveaux comportements apparus à la faveur de la crise sanitaire puissent effectivement perdurer chez certaines personnes. On a créé de nouvelles routines durant de longs mois dont il pourrait être difficile de se défaire. Mais encore une fois, une véritable addiction aurait des conséquences sociales, affectives, professionnelles et sur le bien-être général de celui qui en souffre.

66 Millions d’Impatients : Que faire quand on se rend compte que les écrans envahissent nos vies et que l’on a du mal à s’en détacher ?

Dr Hervé Martini : Il est vrai que si l’on ne parvient plus à faire des pauses sans écran, si l’on se sent mal quand notre entourage nous demande d’éteindre notre téléphone ou notre ordinateur, il faut pouvoir en parler. Évoquer le sujet avec son entourage est déjà un premier pas intéressant, une prise de conscience, une façon de demander à ses proches de nous avertir que c’est peut-être le moment de faire une pause. Il existe également des questionnaires (en ligne notamment !) qui permettent de faire un point sur son rapport aux activités numériques et de détecter un éventuel risque d’addiction aux écrans. On peut aussi en parler à son médecin généraliste, se renseigner auprès d’associations spécialisées.

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