Pénuries de médicaments en France : qui tire les ficelles ?

La gestion des pénuries de médicaments en France est devenue un enjeu important, mis à nouveau en lumière durant la crise liée à la Covid-19, notamment concernant les drogues anesthésiques dont avaient besoin les médecins dans les services de réanimation.
Rappelons qu’en France, nous sommes passés entre 2008 et 2018 de 44 médicaments dits d’intérêt thérapeutique majeur signalés en tension d’approvisionnement auprès de l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) à 868 ! Cela représente 20 fois plus de signalements en 10 ans et l’ANSM s’attendait en outre à une augmentation de 60% des tensions d’approvisionnement entre 2018 et 2019 !
D’après une étude réalisée par BVA pour France Assos Santé menée fin 2018 auprès de 955 Français, 1 Français sur 4 n’aurait pas obtenu la délivrance de son traitement pour cause de pénurie.
Régulièrement, les associations de patients s’emparent du sujet qui a évidemment des conséquences parfois très graves pour les malades. La Ligue contre le cancer a d’ailleurs récemment publié une étude sur les « Pénuries de médicaments : une perte de chance pour tous les malades. Focus sur le cancer ».
Pourquoi les pénuries augmentent-elles autant et quelles sont les mesures que les pouvoirs publics prévoient pour s’en prémunir ?

Les médicaments les plus touchés par les pénuries

Un rapport du Sénat datant de 2018 indique que les médicaments les plus touchés par les pénuries sont les anticancéreux, les anti-infectieux (antibiotiques et vaccins), les anesthésiants, les médicaments du système nerveux central (notamment les traitements de l’épilepsie ou de la maladie de Parkinson) et les médicaments dérivés du sang. Cela corrobore l’étude de l’ANSM sur les pénuries de médicaments.
Le rapport du Sénat précise également que la durée moyenne des ruptures pour les médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM) en France était de 14 semaines en 2017 et atteignait 179 jours pour les vaccins !

Les causes des pénuries de médicaments

Alors que les industriels mettent en avant une augmentation de la demande mondiale pour expliquer les pénuries, ce qui n’est pas faux en soi, il se pourrait bien que ce prétexte leur serve à faire surtout grimper les prix des médicaments les moins rentables. Il apparaît en effet que les ruptures concernent surtout les médicaments anciens, pour lesquels les brevets ont expiré et dont la production est donc ouverte à la concurrence. Cette concurrence fait chuter les prix de ces médicaments qui sont donc moins rentables. C’est d’autant plus dommageable que, s’il s’agit de médicaments anciens, ils n’en sont pas moins efficaces et fortement utilisés, comme les corticoïdes par exemple. Ce qui est cependant particulièrement troublant, c’est que dans le cas de plusieurs médicaments régulièrement en rupture de stocks, on a pu voir les industriels profiter de leur réapprovisionnement pour augmenter leurs prix. Y-a-t-il des raisons réellement logistiques à ces problèmes d’approvisionnement ou est-ce une stratégie bien navrante pour augmenter les prix de ces médicaments devenus trop peu chers ? Difficile à dire, mais on est en droit de se poser la question, d’autant que le cas de 6 anti-cancéreux au brevet expiré, commercialisés par la société Aspen, est dans le viseur de la Commission européenne. Dans cet article de la Commission européenne, elle réclame une baisse des prix de ces médicaments qui avaient augmenté de manière excessive et une garantie d’approvisionnement. Cet autre article de Ouest France, traitant toujours des anticancéreux d’Aspen, expose le cas de 3 décès au CHU de Nantes, qui, faute d’approvisionnement de l’un des 6 anti-cancéreux en question, ont reçu un traitement alternatif.

Le sujet de la relocalisation de la production de médicaments en Europe

Avec la crise liée à la Covid-19 et les problèmes d’approvisionnement de masques, de blouses et de médicaments utilisés par les anesthésistes en réanimation, la question de la délocalisation de ces produits dans des pays lointains comme l’Inde ou la Chine fait débat.
En relocalisant la production des matières premières et des produits de santé en Europe, se prémunira-t-on du fait que les fabricants vendent malgré tout aux plus offrants ? Ce n’est pas évident. Cependant, dans un cas comme la crise sanitaire que l’on vient de subir, on évitera plus facilement le ballet des cargaisons détournées sur le tarmac des aéroports, les délais de livraison dus aux très longues distances à parcourir depuis l’Asie et les restrictions qui font suite à la fermeture éventuelle des frontières.
En attendant, là encore, les industriels ne peuvent pas se cacher derrière cette délocalisation lointaine, car ce sont eux qui ont choisi de délocaliser la production dans des pays où les coûts de fabrication sont plus faibles, loin de pays qui leur assurent pourtant un marché juteux et solvabilisé. Loin de nous l’idée de défendre un approvisionnement prioritaire des pays les plus riches, mais les industriels du médicament, qui sont souvent plus que prospères, devraient sans doute faire en sorte de répartir les sites de production pour garantir l’approvisionnement de tous. Relocaliser des sites de production en Europe est donc probablement une bonne stratégie, à condition de ne pas se concentrer sur trop peu de sites. En effet, le cas du vaccin de l’hépatite B, qui a connu des difficultés d’approvisionnement et a obligé, en 2017, le gouvernement à prendre une succession de mesures, dont la priorisation du vaccin envers des publics « prioritaires », montre à quel point il est important de diversifier les sites de production. Dans ce cas précis, ainsi que le rappelle cet article du Monde, le problème d’approvisionnement était dû à un problème technique dans une usine belge qui fournissait 80% du marché français.

 

Pénuries dans les hôpitaux pendant la crise Covid-19 : le cas du CHU de Strasbourg exposé par le professeur Philippe Clavert, chirurgien et coordonnateur général des blocs opératoires des hôpitaux universitaires de Strasbourg : « Nous n’avons heureusement manqué de rien mais la situation a été très tendue au plus fort de la crise. Au début de l’épidémie, nous avons eu la désagréable surprise de nous apercevoir que nos stocks de masques disparaissaient. Certains soignants sont venus se servir pour leur usage personnel. Par chance, et bien que nous ayons évidemment touché à nos réserves, nous n’avons pas manqué de masques chirurgicaux. Les masques FFP2 (plus filtrants que les masques chirurgicaux) étaient réservés aux blocs opératoires et nous aurions cependant apprécié de pouvoir équiper les infirmières qui soignaient les malades de la Covid-19 dans les chambres avec ce même type de masques. Ce n’était pas indispensable sur le plan sanitaire, mais au début au moins, alors que nous connaissions peu la maladie, cela leur aurait permis de travailler plus sereinement. Côté médicaments, nous n’avons pas subi non plus de pénurie de drogues anesthésiques bien que nous ayons utilisé en 2 mois l’équivalent de ce que nous consommons d’ordinaire en 6 mois. Assez rapidement, l’approvisionnement des médicaments anesthésiques a été géré par l’état qui passait commande et redistribuait les stocks, selon leurs besoins, dans les hôpitaux et cliniques. Ce système a perduré quelques semaines encore après le pic de l’épidémie et a correctement fonctionné pour nous, bien que nous ayons vécu dans une inquiétude constante. Nous n’avions en effet souvent pas plus de 48 heures de visibilité sur les stocks et certains week-ends étaient sous tension mais à aucun moment nous n’avons été obligé de faire des choix difficiles et privilégier un patient plutôt qu’un autre. »

 

Mesures et sanctions pour prévenir les pénuries de médicaments

Petit à petit, ces dernières années, des mesures législatives sont prises pour obliger les industriels et les grossistes-répartiteurs à garantir un approvisionnement optimal des médicaments.
Si jusque-là, ainsi que nous l’évoquions dans notre article de septembre 2019, les mesures n’étaient pas assorties de sanction, ou que les sanctions financières étaient ridicules au regard des sommes gagnées par les entreprises du médicament, la loi de financement de la Sécurité sociale 2020, entérinée fin 2019, commence enfin à revoir sa copie, sur le sujet des pénuries de médicaments, au bénéfice des patients. Les entreprises pharmaceutiques sont désormais contraintes à constituer des stocks de sécurité et à prendre en charge la différence de prix si des médicaments non négociés et plus chers, devaient être importés en France, en cas de pénurie d’un médicament d’intérêt thérapeutique majeur.
Reste que ces deux points sont soumis à décret. Le premier, dont la promulgation est imminente, est encore en discussion afin de s’entendre sur le niveau minimum de ce stock de sécurité. Les associations de patients, dont celles membres de France Assos Santé, réclament un stock de sécurité équivalent à 4 mois minimum de consommation. En revanche, la promulgation du décret du second point, concernant l’obligation d’importation aux frais de l’industriel des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, semble s’éterniser. Espérons qu’il n’y ait pas à attendre une autre crise sanitaire majeure pour faire enfin avancer les choses.

 

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