Reprogrammation des chirurgies annulées à cause de la Covid-19 : L’exemple du CHU de Strasbourg

Au CHU de Strasbourg, face au très grand nombre de malades de la Covid-19 dès le début de l’épidémie, l’établissement hospitalier avait en réalité pris les devants sur les mesures gouvernementales et avait déjà annulé des interventions chirurgicales programmées dès le 11 mars. Dans les semaines qui ont suivi et jusqu’au déconfinement, les services de chirurgie du CHU se sont coordonnés avec les anesthésistes et les médecins réanimateurs, pour organiser malgré tout, les interventions chirurgicales les plus urgentes, grâce notamment à des réunions multidisciplinaires quotidiennes.
C’est le professeur Philippe Clavert, chirurgien et coordonnateur général des blocs opératoires des hôpitaux universitaires de Strasbourg qui a organisé cette coopération avec la réanimation durant la crise sanitaire liée à la Covid-19.
Pour 66 Millions d’Impatients, il fait aujourd’hui un état des lieux sur la reprise de l’activité chirurgicale. Des centaines de patients de son établissement attendent une reprogrammation des chirurgies annulées à cause de la Covid-19, dans une région durement touchée par l’épidémie, où les hôpitaux ont été très rapidement saturés et où il faudra du temps pour retrouver le rythme d’avant la crise sanitaire.

66 Millions d’Impatients : Pourquoi était-ce indispensable d’annuler les chirurgies programmées dès le début de l’épidémie ?

Professeur Clavert : Le problème fondamental qu’a posé la Covid-19 concerne les 3 à 5% des gens contaminés qui ont fait des formes graves et ont été admis en réanimation pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Ce petit pourcentage a en effet grossi de façon exponentielle, si rapidement, qu’il a suffi à bloquer l’organisation des soins et finalement tout le système.
Au plus fort de la crise, en chirurgie au CHU de Strasbourg, nous n’avons pas eu à refuser des patients, malgré la saturation des services de réanimation. Cependant, nous avons dû prioriser les situations pour privilégier les plus urgentes. Pour cela, nous avons mis en place des réunions multidisciplinaires quotidiennes avec les différents services de chirurgie du CHU. D’un point de vue médical, nous avons réussi à anticiper les prises en charge au cas par cas, en revanche, le vécu des patients face à la déprogrammation d’une chirurgie a parfois été difficile à gérer.

Pourra-t-on rattraper les 3 mois de chirurgies annulées à cause de la Covid-19 ?

Globalement, à ce jour, au CHU ou dans les cliniques alentours, avec qui nous nous coordonnons depuis le début de la crise sanitaire, nous sommes entre 70% et 80% environ de notre activité d’avant Covid et ne pouvons pas programmer beaucoup plus de patients à l’heure actuelle. Cela est dû en partie à l’application de mesures sanitaires renforcées, qui mobilisent plus de temps et de personnel, et également au fait que le personnel soignant prend en ce moment, tour à tour, des congés nécessaires après cette crise exceptionnelle. On imagine que l’activité pourrait reprendre son cours d’avant Covid à partir d’octobre 2020, si bien sûr l’épidémie ne repart pas comme en mars dernier.
Au niveau des chirurgies annulées à cause de la Covid-19, tout est mis en œuvre pour que, selon l’urgence, au cas par cas, chaque intervention puisse être à nouveau reprogrammée. Cependant, même si l’activité dans les blocs opératoires reprend en octobre comme avant la crise, certains patients devront malheureusement attendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant de se voir proposer une nouvelle date d’intervention. C’est purement mathématique, car il faudra du temps pour rattraper les 3 mois de suspension d’activité. Notre rôle, en tant que médecin, est de continuer à gérer les priorités. La question est de savoir comment évaluer les éventuelles pertes de chance pour chaque malade.
En cancérologie par exemple, les connaissances actuelles nous permettent d’anticiper l’évolution plus lente de certains cancers pour lesquels nous pouvons alors repousser un peu les interventions sans risque vital pour les patients. Cela dit, c’est très dur à entendre et à accepter pour les malades cancéreux à qui l’on demande d’attendre quelques semaines avant de se faire opérer.
En chirurgie fonctionnelle, les urgences ne sont pas aussi vitales qu’en cancérologie ou en chirurgie cardiaque, pour autant, la perte de chance est parfois évidente. Prenons, par exemple, le cas d’une personne âgée dont on a repoussé son intervention pour une arthrose à la hanche. Les mois de confinement et les délais pour une nouvelle chirurgie peuvent avoir sévèrement compromis sa mobilité, augmenté ses douleurs et l’avoir peut-être entrainée dans une situation de dépendance.
Enfin, il y a de nombreux patients, qui, par peur d’être contaminés, ont tardé à venir consulter au point que leur état de santé s’est parfois beaucoup aggravé.

Les patients sont-ils d’ailleurs tous revenus et les chirurgies annulées à cause de la Covid-19 reprennent-elles ?

Les patients commencent à revenir, au moins pour l’étape de la consultation. Il peut s’agir, selon les cas, de consultations physiques ou de téléconsultations. Les patients ne passent cependant pas encore forcément le cap jusqu’à entériner la programmation ou la reprogrammation de leurs interventions chirurgicales. Ils sont nombreux à rester perturbés sur le niveau de risque de contamination annoncé au plus fort de l’épidémie. Même dans des cas de chirurgies parfois relativement urgentes, comme l’ablation de tumeurs cancéreuses ou de chirurgies cardiaques, certains patients hésitent encore à accepter une intervention imminente par peur de la Covid-19. Pourtant, le risque de contamination à l’hôpital est aujourd’hui très mince. Pour l’instant, il n’y a d’ailleurs pas de cas de patient avéré, qui aurait été infecté au cours d’une hospitalisation, depuis la levée du confinement.
Bien entendu, nous avons maintenu durant tout le confinement, et maintenons toujours, un suivi par téléphone afin de vérifier l’évolution de chaque patient déjà reçu en consultation et pour qui une intervention chirurgicale a été annulée au moment du déclenchement de la crise sanitaire.

Depuis cette exceptionnelle crise sanitaire, vous avez particulièrement travaillé sur le consentement éclairé des patients qui doivent aujourd’hui subir une chirurgie ?

En effet, pour tous les patients en chirurgie, et particulièrement ceux pour qui nous reprogrammons les chirurgies annulées à cause de la Covid-19, nous avons travaillé sur une évolution du discours concernant le consentement éclairé afin de nous assurer qu’ils aient bien compris les éventuels risques qui persistent avec la Covid-19 et de bien expliquer les mesures que nous prenons face au virus qui circule toujours.
Cependant, le risque est donc, à ce jour, extrêmement mince d’être contaminé par le SARS-CoV-2 lors d’une hospitalisation et il est plus faible par exemple qu’en allant faire ses courses.
Les protocoles pour éviter une contamination sont très stricts et les patients doivent notamment pratiquer un test virologique 48 heures avant la chirurgie. Au moment de leur hospitalisation, ils sont également soumis à un auto-questionnaire, qu’il s’agisse d’une hospitalisation en ambulatoire ou pour un séjour. En outre, le port du masque est obligatoire pour tous les patients, les visiteurs et le personnel soignant bien entendu. Enfin, nous avons organisé des circuits d’admission exceptionnels aux urgences, que cela soit pour une suspicion de Covid ou pour tout autre cas, afin de minimiser les risques de contamination.
Soulignons cependant qu’il il n’y a pas de « petite chirurgie », et dès lors qu’il y a un accès par les voies aériennes supérieures via une intubation, le risque est plus grand d’être infecté par le SARS-CoV-2, qu’en respirant tout simplement.  En outre, une anesthésie générale peut avoir tendance à fragiliser légèrement l’organisme et donc l’immunité des patients. Enfin, il est essentiel de prendre en compte les facteurs de risque de faire une forme grave de la Covid-19 selon les patients. Les trois principaux risques sont l’âge, au delà de 65 ans, le surpoids et le fait d’être un homme.
À titre d’information, au CHU de Strasbourg, nous avons actuellement en traitement pour la Covid-19, un seul patient en réanimation et 5 ou 6 patients en hospitalisation conventionnelle.

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