L’inquiétante pollution au plomb dans Paris à la suite de l’incendie de Notre-Dame

Le 15 avril 2019, l’incendie de Notre-Dame de Paris provoque l’effondrement de la flèche et de la toiture de la cathédrale, qui contiennent 350 tonnes de plomb. Il fond et est transformé en résidus solides et en particules fines et volatiles d’oxyde de plomb, reconnaissable aux panaches de fumée jaune. Les particules de plomb s’envolent au gré des vents et retombent surtout aux alentours du site sinistré et là où les nuages de fumée sont passés, sur les chaussées, les trottoirs, les parcs, les balcons, les bancs publics, les toits et les espaces intérieurs quand les fenêtres sont restées ouvertes.

Certains contrôles effectués dans des crèches et des écoles parisiennes indiquent, heureusement dans de rares cas, des taux de contamination au plomb extrêmement élevés, or le plomb est un métal toxique, dangereux pour la santé, surtout pour les enfants (même dans le ventre de leur mère), dont l’organisme en pleine croissance est particulièrement sensible à un tel empoisonnement. Une intoxication au plomb, également appelé saturnisme, peut entraîner chez eux des conséquences graves et définitives en particulier sur leur développement psychomoteur.

Il faut savoir cependant qu’il y a du plomb partout et que, bien qu’il n’existe pas à l’état naturel dans notre corps, nous en avons tous dans notre organisme, ne serait-ce qu’à cause de l’utilisation d’essence au plomb jusqu’au début de l’année 2000. Pourtant les effets de la présence de plomb dans notre corps sont particulièrement délétères pour notre santé. En effet, l’intoxication au plomb, même à faible dose peut entraîner des troubles sur le système neurologique, hématologique, rénal et cardiovasculaire. Le plomb est en outre reprotoxique et cancérogène (lire sur ce sujet l’article de la revue Prescrire en juillet 2019).

De nos jours, les principales sources d’exposition sont les vieilles peintures au plomb (minium, céruse…), lorsqu’elles s’écaillent ou au moment de faire des travaux, des canalisations en plomb qui contaminent l’eau, l’usage de vaisselle en faïence mal cuite, comme certains plats à tagine notamment, l’utilisation de khôl pour se maquiller, d’argile pour se soigner, l’usage du médicament SMECTA (voir l’article de la revue Prescrire d’août 2019), ou encore les plombs de pêche ou de chasse, le gibier, les vitraux….

Il est possible de mesurer le taux de plomb dans notre sang en réalisant une analyse sanguine que l’on appelle une plombémie. Cependant le plomb est en partie éliminé du sang en 8 semaines environ alors qu’une une autre partie du plomb reste ensuite stocké dans les os durant très longtemps, jusqu’à trente années, et peut être libéré à des périodes où le corps subit de gros changements comme à la puberté, durant une grossesse (contaminant alors le bébé à naître), à la ménopause ou lors d’une immobilisation prolongée.

Dès lors qu’un mineur présente une plombémie supérieure à 50 µg (micro-grammes), on dit qu’il est atteint de « saturnisme » et une enquête environnementale est automatiquement diligentée pour trouver la source de la contamination et faire en sorte de l’éliminer au plus vite.

Dans le cas de l’incendie de Notre-Dame de Paris, la source est malheureusement très difficile à éliminer puisque les très fines particules de plomb se sont déposées au gré des vents et que nous les déplaçons sans cesse, sans pouvoir finalement vraiment les éliminer. La solution la plus optimale, même si elle n’est pas idéale, est de procéder à des nettoyages humides, de jeter bien évidemment les serpillières ou lingettes qui ont servi au nettoyage, de proscrire le balai, de se déchausser en arrivant chez soi pour ne pas ramener les particules présentes sur la chaussée, de se laver les mains régulièrement, de se couper les ongles courts, etc.

La mairie de Paris s’est emparée du sujet et a publié début septembre sur son site, un point sur la situation sur le plomb suite à l’incendie de Notre-Dame de Paris qui fait état des contrôles, notamment dans les écoles et les crèches, et des opérations de décontamination qui ont eu lieu, cet été, à Paris. Certains lieux, peu heureusement, présentaient des taux de contamination extrêmement élevés. A la demande du rectorat, cinq écoles privées parisiennes n’ont pourtant pas ouvert le jour de la rentrée au début de ce mois de septembre, en attendant d’être nettoyées.

Les associations et syndicats qui suivent l’affaire de près pointent surtout du doigt le fait que de nombreux contrôles, notamment ceux réalisés par l’Agence régionale de santé (ARS), font finalement l’objet d’une grande opacité. Plusieurs médias, dont Mediapart, dans cet article paru début septembre 2019, se sont faits l’écho de ce manque de transparence flagrant.

La pollution au plomb suite à l’incendie de Notre-Dame de Paris pourrait cependant faire bouger les consciences sur le saturnisme puisque « Anne Hidalgo envisage de rassembler un comité d’experts pour travailler sur le sujet de la pollution au plomb dans la capitale. C’est un sujet que la Maire de Paris et son adjointe à la santé, Anne Souyris connaissent plutôt bien. Si cela se fait, Paris sera la première ville française à travailler en vue de l’élimination complète du plomb et d’une prise en charge structurée du saturnisme », explique Mathé Toullier, présidente de l’Association des familles victimes du saturnisme (AFVS) que 66 Millions d’Impatients a interviewée.

Interview de Mathé Toullier, présidente de l’association des familles victimes du saturnisme (AFVS)

66 Millions d’Impatients : Comment se passe d’ordinaire, et plus spécifiquement suite à l’incendie de Notre-Dame de Paris, un contrôle pour déterminer s’il y a une pollution due à la présence de plomb ?

Mathé Toullier : À l’AFVS, nous avons des petits sticks fabriqués par le laboratoire 3M, qui ne sont pas en vente en France et que nous faisons venir des Etats-Unis via notre réseau quand des connaissances se rendent outre-Atlantique. Cela nous permet de tester les peintures écaillées quand on soupçonne qu’il y a du plomb dans des logements, notamment les logements insalubres, ce qui constitue l’une de nos principales missions à l’association. Ces sticks changent de couleur en présence de plomb. C’est un petit test informatif mais fiable puisque les équipes chargées de faire des tests par la suite de façon plus formelle trouvent également du plomb. En effet, la procédure que nous suivons, quand nous trouvons du plomb dans un logement, est de le signaler au Bureau de lutte contre le saturnisme pour Paris, sinon à l’ARS (Agence Régionale de Santé). Une enquête environnementale peut alors être déclenchée.

Les équipes professionnelles ont des lingettes spécifiques qu’ils étalent sur les surfaces suspectées contaminées et les font analyser. Il existe aussi la méthode utilisée lors des CREP (Constat de Risque d’Exposition au Plomb, qui fait partie des diagnostics à effectuer au moment de la vente ou la location d’un bien) effectués par des entreprises spécialisées, qui se servent d’appareils infra-rouges homologués et régulièrement contrôlés et qui permettent de repérer s’il y a de la peinture au plomb sur les murs, fenêtres, portes, etc. Ce qui est très dommage, c’est que lors d’un CREP, les plafonds et l’eau à la sortie des robinets (potentiellement contaminés par le passage dans de vieux tuyaux en plomb) ne sont pas inspectés. De plus, le CREP n’est obligatoire que pour les logements construits avant 1948, alors que les peintures au plomb ont été utilisées jusque dans les années 90. Ces aspects font d’ailleurs partie de nos revendications au sein de notre association. On peut cependant faire appel à des entreprises spécialisées pour vérifier que l’eau du robinet n’est pas contaminée.

Malheureusement, pour les riverains ou les personnes qui travaillent près de Notre-Dame-de-Paris, les sticks que nous utilisons pour vérifier la présence éventuelle de plomb ne sont pas importés en France. Cela leur permettrait d’avoir un premier type d’information sur une éventuelle contamination. Leur seul recours est donc de faire venir une entreprise privée, ce qui coûte 150 à 300€ pour un F3 par exemple. En revanche, les enquêtes environnementales sont automatiquement et urgemment diligentées si l’on trouve plus de 50 µg (micro-grammes) de plomb par litre de sang dans les analyses sanguines (ce que l’on appelle une plombémie) d’un enfant ou d’une femme enceinte. L’objectif est alors de trouver la source (vieilles peintures écaillées, certains plats à cuisiner en faïence mal cuite, maquillage au khôl, argile, SMECTA, article de pêche ou de chasse, etc.). Une fois que la source est identifiée, il est urgent de l’éliminer pour stopper la contamination. Pour ce qui est de Notre-Dame, nous avions également communiqué pour avertir la population qu’il ne fallait pas conserver à l’air libre et éviter de manipuler des débris de l’incendie contenant potentiellement du plomb, surtout en présence de jeunes enfants ou de femmes enceintes.

Dans le cas spécifique de la contamination suite à l’incendie de Notre-Dame-de-Paris, il nous paraît également important que les entreprises venant réaliser les contrôles, utilisent, en plus de leurs appareils à fluorescence X, des tests avec les lingettes sur les meubles, les rebords des fenêtres et les balcons. Ce sont des opérations qui ne font pas partie du protocole de contrôle classique, puisque la pollution au plomb suite à l’incendie de Notre-Dame de Paris ne provient pas des sources que l’on vérifie d’ordinaire, comme les peintures. A priori, cela a été mis en place.

Petit point sur les peintures au plomb et les travaux professionnels ou particuliers…

Le plomb contenu dans les peintures dégradées ou suite à une inondation par exemple peut être libéré et contaminer les occupants des logements, bureaux, lieux publics, etc. qui en contiennent.  Il faut savoir que les peintures au plomb ont été utilisées jusque dans les années 1990. Bien sûr, les professionnels amenés à faire des travaux en contact avec des peintures au plomb sont formés pour savoir s’en protéger. Ils doivent porter un masque double filtre qui ne laisse pas passer les très fines particules de plomb, ils doivent aussi laisser leurs vêtements de travail sur leur lieu de travail et les nettoyer séparément du reste de leurs vêtements civils, enfin ils doivent prendre une douche en quittant leur lieu de travail, tout ceci afin de ne pas contaminer leurs propres voiture, logement ainsi que les membres de leur famille. Malheureusement, dans la grande majorité des cas, ces mesures ne sont pas correctement respectées et bien entendu, les particuliers qui font eux-mêmes des travaux chez eux sont très peu informés des risques de contamination au plomb s’ils se trouvaient en contact avec des écailles ou des poussières de vieilles peintures éventuellement contaminées. Rappelons surtout qu’il faut ABSOLUMENT éloigner les femmes enceintes et les jeunes enfants si l’on entreprend des travaux chez soi (voir notre article sur le bricolage et la contamination chimique des femmes enceintes et des enfants).

66 Millions d’Impatients : Suite à l’incendie, où se serait déposées les particules de plomb ?

Mathé Toullier : L’air contrôlé par l’association Airparif dans les heures qui ont suivi l’incendie ne présentait pas de contamination particulière au plomb mais les capteurs sont installés dans le 18ème arrondissement, or le vent n’a pas poussé le nuage dans cette direction. En revanche, il a été signalé un pic à Frémainville et à Limay près de Mantes-la-Jolie dans les Yvelines dans les heures qui ont suivi l’incendie. On peut supposer que des particules ont donc contaminer une zone qui va de la cathédrale jusqu’à Mantes-la-Jolie au moins.

La ville de Paris a testé plusieurs écoles et crèches et même des logements d’assistantes maternelles à domicile. Le seuil de concentration de plomb de référence fixés par le ministère de la santé est de 70 µg/m² pour les poussières intérieures.  Celui de 1000 µg/m², qui est le seuil limite après travaux de dépollution, a été dans un 1er temps préconisé pour les espaces intérieurs, puis rejeté par les services de la mairie de Paris. D’autres seuils ont été retenus qui sont sujets à polémique : 1000µg/m² pour les cours et espaces extérieurs des écoles et 5000 µg/m² dans les espaces publics.

Malheureusement dans de nombreuses écoles, les seuils étaient dépassés, pas toujours de beaucoup, mais parfois de façon très nette, comme dans le sous-sol du réfectoire de l’école élémentaire de la rue Saint-Jacques, dans le 5ème arrondissement où il a été relevé 4773 µg/m² le 15 mai 2019, dans la cour de récréation de l’école élémentaire Saint-Benoit dans le 6ème arrondissement où il a été relevé 7115 µg/m² le 23 juillet 2019, jusqu’à 24 088 µg/m² de plomb relevé le 30 juillet 2019 dans la courette de l’école maternelle de la rue Saint-André-des-Arts dans le 6ème arrondissement.

Des opérations de nettoyage ont été entreprises durant tout l’été pour assainir les écoles contaminées. Les résultats sont encourageants mais mitigés, sans doute notamment du fait que le site de Notre-Dame de Paris n’étant pas confiné, des particules continuent de circuler. Ainsi les 7115 µg/m² de la cour de Saint-Benoit ont été réduits à moins de 50 µg/m² au dernier contrôle du 28 août 2019, le sous-sol du réfectoire de la rue Saint-Jacques est passé à 78 µg/m² relevé le 29 août 2019, cependant, dans cette même école élémentaire de la rue Saint-Jacques, alors qu’au contrôle du 15 mai 2019, la concentration surfacique en plomb du bitume de la cour était de 230 µg/m², elle était montée à 335 µg/m² lors du contrôle du 29 août dernier. Le problème avec les particules de plomb est qu’elles sont volatiles !

Vous vous inquiétez pourtant du fait que vous n’avez pas eu accès aux résultats de nombreux contrôles ?

Effectivement, le manque de transparence concernant les mesures réalisées depuis l’incendie pose question. On ne sait pas combien de tests ont été faits par l’ARS (Agence Régionale de Santé) et on connaît très peu de résultats de ces tests alors que tout cela est censé être public. On peut bien entendu s’organiser soi-même, à l’échelle d’une entreprise ou d’un particulier, pour faire faire des contrôles, mais ils ne seront pas rendus publics. Lors d’une réunion à la mairie de Paris fin août, les responsables reconnaissaient qu’il y avait d’une part les services qui avaient connaissance des résultats des contrôles des plombémies effectuées, et d’autre part, les services communaux dédiés et/ou l’ARS qui avaient connaissance des résultats des enquêtes environnementales mais que finalement, tout ceci n’était pas mis en commun. C’est totalement aberrant, et d’ailleurs, à l’AFVS, nous le dénonçons depuis plusieurs années, puisque nous réclamons évidemment un suivi des personnes qui présentent une plombémie supérieure aux seuils de vigilance ou, a fortiori d’intervention rapide, ce qui n’est pas fait à ce jour.

Des enfants ont pourtant bel et bien été contaminés ?

Fin août, on nous confirmait que 3 enfants étaient atteints de saturnisme, c’est à dire que leur plombémie était au dessus de 50 µg/litre de sang (ce qui entraîne des mesures d’urgence sur leur environnement) et qu’un certain nombre d’enfants avait des plombémies entre 25 et 50 µg/litre de sang, intervalle dans lequel une enquête environnementale n’est pas demandée mais qui a pour conséquence un suivi de ces enfants.

Une recommandation, ancienne mais étonnement pas toujours respectée, insiste sur le fait de faire porter des sur-chaussures dans les crèches et les écoles parisiennes, puisque les importantes concentrations de plomb relevées dans les cours de récréation des écoles n’épargnent évidemment pas les trottoirs et chaussées de la ville. Ainsi, en marchant dans la rue et en gardant chez soi ou au bureau nos chaussures, nous contaminons les lieux où nous vivons. Bien entendu, des particules de plomb recouvraient déjà les trottoirs de la capitale et les murs des immeubles parisiens puisque l’essence au plomb notamment, aujourd’hui interdite, avait déjà contaminé la ville. Nettoyer les intérieurs sans se préoccuper de l’extérieur consiste à entretenir un cercle vicieux et un cadeau empoisonné pour les générations à venir.

Pour qui cela vaut-il la peine aujourd’hui de faire une analyse de sang pour mesurer sa plombémie ?

Il y a deux cas de figure :

  • Pour les gens qui sont allés assister à l’incendie, les professionnels qui ont combattu le feu et protégé les alentours les premiers jours et ne sont pas revenus spécialement depuis, il est trop tard pour faire une plombémie a priori puisque s’il y a eu contamination, le stockage est désormais osseux et on ne verra sans doute qu’un résidu lors d’une prise de sang. En effet, le stockage du plomb a lieu dans un premier temps dans le sang, durant environ 8 semaines. Plus la plombémie sera effectuée rapidement après l’exposition et plus les résultats seront donc pertinents. Une partie du plomb est éliminée durant ces premières semaines dans les urines et les selles et le reste est stocké dans les os, durant 10, 20, 30 ans… c’est difficile à savoir car l’examen pour déceler le plomb dans les os nécessite l’utilisation de rayons X, or, les radiations rajouteraient finalement un risque supplémentaire pour le patient. Ce plomb stocké dans les os peut être relargué, c’est-à-dire repartir dans la circulation générale, lors de la puberté, d’une grossesse, de la ménopause, d’ostéoporose, d’une immobilisation prolongée. Les effets les plus dangereux ne concernent donc pas seulement les premières semaines après l’exposition et c’est pourquoi nous militons pour un suivi des patients. Cela dit, ils ont pu éventuellement ramener de fines particules de plomb chez eux, contaminer leur habitat et y être peut-être encore exposés. De plus, ces particules ont pu se cumuler avec celles provenant d’autres sources d’exposition au plomb dans leur habitat, leur lieu de travail ou leurs loisirs.
  • Pour les riverains, les personnes qui travaillent aux alentours de Notre-Dame de Paris, les enfants scolarisés ou en crèche, l’exposition a été plus longue, dure peut-être encore, et continuera certainement, tant que le chantier ne sera pas confiné. Le jour de l’incendie on a demandé aux riverains très proches de la cathédrale de quitter leur logement, mais davantage par peur d’effondrement qu’à cause du plomb. Depuis, tous ont regagné leur logement. Seul un parking reste inaccessible près de Notre-Dame de Paris car ils ont trouvé beaucoup de plomb. L’enceinte de Notre-Dame a été, quant à elle, soumise à tout vent. Les personnes qui ont travaillé sur le site dans les jours, les semaines voire les mois qui ont suivi n’étaient pas du tout correctement protégées. Aujourd’hui, des panneaux ont été installés tout autour du site. On ne peut plus voir grand chose, mais quand on parvient à passer un œil, on se rend compte que les travailleurs ne suivent pas toujours les consignes qui leur ont été données (port du masque double filtre, de gants, de combinaisons de protection notamment). Il s’est avéré qu’il n’y avait pas assez de douches, ni de sas pour ne pas mélanger ses vêtements civils et ses vêtements de chantiers et éviter de contaminer voitures, transports et lieux publics ainsi que les logements des travailleurs bien entendu. Le résultat a été que le chantier a fermé fin juillet, faute de précautions suffisantes mais l’inspection du travail a eu du mal à faire fermer l’accès. Depuis le chantier a repris, au moins pour la consolidation et la dépollution de la cathédrale. Il y a donc moins de personnes qui travaillent sur place qu’avant la fermeture du chantier puisqu’il n’y a pas encore assez de douches pour reprendre des travaux plus ambitieux.

Vous demandez donc un suivi des personnes dont on sait qu’elles sont contaminées ou qui présentent un risque ?

Le suivi d’une personne dont les résultats démontrent une intoxication au plomb est absolument essentiel car les effets d’une telle intoxication peuvent se manifester au fur et à mesure des années qui passent, et chacun réagissant à sa façon.

Dans le cas de Notre-Dame de Paris, nous demandons effectivement qu’un centre de suivi au long cours dédié soit mis en place. À ce jour, les personnes considérées à risque suite à l’incendie peuvent aller faire faire une plombémie, notamment à l’hôpital parisien de l’Hôtel Dieu, où les analyses sont gratuites pour les femmes enceintes et les enfants. Il y avait beaucoup d’attente apparemment cet été mais les équipes ont été renforcées et l’accueil élargi puisque les personnes travaillant à la Préfecture, qui se trouve juste à côté de Notre-Dame de Paris, par exemple, ont pu s’y rendre également. En dehors des centres de dépistage réservés au femmes enceintes et aux enfants, une plombémie ne peut se faire que sur prescription médicale et sera prise en charge à 100% pour les femmes enceintes, les femmes désireuses de faire un enfant dans les 6 mois, et les mineurs. Or nous avons reçu à l’association des appels de gens dont le médecin traitant ou le médecin du travail les a dissuadés de faire une plombémie et a refusé de leur faire une ordonnance. C’est vrai que le saturnisme n’est plus enseigné depuis de nombreuses années en médecine et que ce sont majoritairement les médecins des services de PMI (Protection Maternelle et Infantile) qui sont formés aux risques de saturnisme.

La prévention est d’autant plus essentielle qu’il n’y a aucun traitement contre l’intoxication au plomb, hormis un traitement lourd qui s’appelle la chélation qui n’est envisagé que pour les cas les plus graves. On peut donner en revanche des apports en fer car le saturnisme provoque de l’anémie. Un tel centre permettrait de garder le contact avec les personnes contaminées, de les accompagner pendant les périodes critiques de leur vie, de faire des études épidémiologiques et d’améliorer la prévention et les connaissances sur le saturnisme.

Le confinement du chantier de Notre-Dame de Paris est donc important pour éviter que les particules de plomb ne continuent de se répandre durant des mois, voire des années ?

Effectivement, nous continuons de demander un confinement du site avec un traitement de l’air approprié au sein du chantier pour protéger ceux qui y travaillent, en évitant que les particules de plomb ne continuent à se disperser aux quatre vents.

Une dame habitant le quartier nous a envoyé une photo où l’on voit un passant jeter un œil sur le chantier à travers les grilles, accompagné d’un bébé dans une poussette. Cela prouve que les gens ne sont ni informés, ni conscients du danger d’une telle contamination au plomb, et que la protection fait défaut.

Les commerçants et riverains qui vivent à proximité immédiate de la cathédrale ont été également très peu informés. Nous sommes passés les voir mais c’est un travail de fourmi. Quant aux quartiers de l’autre côté de la Seine, les gens là-bas ne sont pas informés du tout des risques et des consignes de nettoyage. Il est vraiment important d’identifier les quartiers fortement contaminés (puisque les contrôles dans les écoles montrent bien que la pollution au plomb n’est pas cantonnée autour de la cathédrale) et d’aider les populations à bien nettoyer les espaces intérieurs et extérieurs dans ces zones. Il y a des consignes faciles à appliquer, comme de procéder à des nettoyages humides des sols et des meubles, de proscrire le balai, d’utiliser des aspirateurs à filtre absolu si possible, de se laver souvent les mains, de se couper les ongles courts, de se déchausser ou mettre des sur-chaussures quand on entre dans les espaces intérieurs afin de ne pas les contaminer en ramenant les particules disséminées sur le bitume. On peut imaginer cependant, que toutes les surfaces et meubles recouverts de moquettes et de tissus sont toujours contaminés.

Le nettoyage humide n’est évidemment pas idéal car les lingettes et serpillières humides qui servent à nettoyer sont jetées avec les ordures ménagères et la pollution au plomb est finalement entraînée un peu plus loin. Il faut aussi penser à protéger les employés des services de la voirie qui y seront davantage exposés. Nous avons également réclamé plusieurs fois une collecte réglementée de ces déchets pollués.

Et comment peut-on nettoyer des très grandes surfaces comme le bitume ?

Pour le nettoyage des grandes surfaces on peut appliquer un gel qui capte les particules puis on le retire avant de le jeter. Dans certaines écoles, ils ont tout simplement retiré le bitume contaminé. Les services publics ont assuré que les déchets, notamment les gels et bitumes retirés sont correctement traités mais nous n’avons pas vraiment d’informations sur ce point. Il semble logique que les particules de plomb contaminent les lieux ont ces déchets sont traités. À l’association, nous espérons que ces lieux sont surveillés, isolés des habitations, des jardins, des cultures, des sources d’eau et qu’il y aura un suivi de ces zones de stockage des déchets.

Remarques sur la situation de Frédéric Guillo, secrétaire général de la CGT de la préfecture de police et de l’union locale CGT du 4ème arrondissement 

Suite à l’incendie, la préfecture de police nous a rapidement envoyé des résultats de mesures de polluants puisque nous avons des bâtiments situés à proximité immédiate de la cathédrale, et notamment deux crèches réservées aux enfants des agents de la préfecture de police. L’une est située rue du Cloître-Notre-Dame et l’autre dans la cour de la caserne de la cité. Cependant les tests étaient de tests de polluants aériens. La crèche du Cloître-Notre-Dame a été fermée par crainte d’éboulement mais ces premiers résultats n’étaient finalement pas alarmants. Cependant, fin avril, début mai, nous avons commencé à avoir des suspicions de pollution au plomb sur les surfaces et non pas au niveau aérien. Nous avons alors effectué des tests surfaciques du côté de la caserne de la cité et nous nous sommes rendu compte que les taux de plomb dépassaient les seuils limites autorisées, notamment les normes retenues pour les lieux en présence d’enfants. La deuxième crèche a alors été également fermée et des opérations de dépollution ont été mises en œuvre.

Du point de vue des salariés, nous avons tenu un comité d’hygiène et de sécurité « conditions de travail » extraordinaire au mois de mai. Ce sont des comités qui existent encore au sein de la fonction publique mais qui ont disparu du secteur privé. Un professeur du centre antipoison est venu et nous a expliqué les risques par rapport aux taux relevés. Certains locaux ont été rendus inaccessibles, le temps de les nettoyer. Jusque là, nous nous sentions plutôt bien encadrés sur la question mais peu à peu nous avons réalisé que cette pollution au plomb n’était évidemment pas circonscrite à l’enceinte de la caserne et qu’elle concernait une large zone, dans la rue notamment. Ainsi, en circulant sur l’île, nous éparpillons la pollution partout. C’est alors que nous avons pris conscience qu’il ne fallait pas que nous restions passifs sur le sujet.

Nous avons donc alerté nos camarades à l’hôpital voisin de Hôtel-Dieu, pour qui il y a un enjeu d’autant plus important qu’il est question d’un établissement de soins et qu’il ne s’agirait pas que les patients en ressortent plus malades qu’à leur arrivée. C’est également à ce moment là que nous avons pris conscience que la communication de la part de l’Agence Régionale de Santé n’était pas claire. Nous avions du mal à obtenir les résultats des tests de surface qu’elle faisait effectuer, alors que ce sont des résultats qui devraient être publics. Fin juin, nous avons donc décidé de rencontrer les associations sensibilisées sur le sujet comme l’AFVS notamment.

Début septembre, la situation est mitigée. Les crèches et les locaux contaminés ont été nettoyés mais nous avons du mal, par exemple, à connaître les résultats dans la cour de la caserne. Il y a eu des opérations de dépollution autour du site de Notre-Dame de Paris, mais comme nous n’avons pas les résultats aujourd’hui, nous ne savons pas si les techniques de nettoyage utilisées sont efficaces.

En tant que syndicat, notre pouvoir en termes d’exigence sur la mise en place de nouvelles analyses se cantonnent au niveau des entreprises. Nous ne pouvons pas contraindre les pouvoirs publics à faire des analyses en dehors des sociétés où nous sommes présents. Le pire c’est qu’au sein de la préfecture de police, nous avons le laboratoire central de la préfecture qui est compétent pour faire ce type d’analyses. La situation est telle chez nous, que je sais que des analyses sont faites, pourtant j’ai parfois du mal à obtenir les résultats.

Il nous paraît dans tous les cas important que les pouvoirs publics alertent les entreprises et les riverains autour de Notre-Dame de Paris des risques de pollution au plomb, d’étendre le nombre de contrôles surfaciques et pourquoi pas d’inviter les personnes exposées à faire des prise de sang pour vérifier leur plombémie. Nous sommes plusieurs, au sein de la préfecture, à avoir fait faire une plombémie en passant par le service dédié à l’Hôtel-Dieu, mais nous n’avons toujours pas les résultats. Là encore, on peut s’inquiéter du manque de transparence. Il y a quand même un complet décalage entre les messages des pouvoirs publics qui dans l’ensemble sont rassurants et le fait que 5 écoles privées parisiennes soient restées fermées le jour de la rentrée. Pourquoi d’ailleurs il ne s’agit que d’écoles privées ? Si c’est un hasard, c’est étonnant. Il apparaît qu’ils traitent le problème uniquement d’un point de vue curatif, dans l’urgence, mais qu’ils ne prennent pas les devants en termes de prévention.

De notre côté, à la préfecture, un message a été envoyé à l’ensemble des personnels concernés par une pollution éventuelle au plomb pour les inviter à aller voir le médecin de prévention et faire tester leur plombémie à l’hôpital voisin de l’Hôtel Dieu. Chez nous, les personnels sont assez soucieux par rapport au risque de pollution au plomb et ils sont nombreux à avoir été faire une prise de sang pour connaître leur plombémie. De mon côté, je n’ai aucun retour sur leurs résultats. Le plus inquiétant concerne évidemment les personnels qui sont intervenus sur Notre-Dame de Paris au moment de l’incendie sans protection adaptée. En outre, l’inspection du travail qui a commencé à étudier la situation du chantier dès le début de mois de mai a émis une dizaine d’alertes avant d’être entendue et que le chantier soit finalement fermé fin juillet pour être mis aux normes. Les travailleurs sur le chantier ont donc été clairement exposés durant au moins 2 mois à un risque de pollution.

Témoignage d’Anne, pour elle et ses enfants, exposés au plomb suite à l’incendie de Notre-Dame de Paris

J’habite le 5ème arrondissement et je travaille sur l’île de la cité et j’ai trois enfants. Ma fille était gardée chez une assistante maternelle dans le cadre de la crèche familiale du 5ème arrondissement. L’une des assistantes maternelles de ma fille est située juste à côté de Notre-Dame de Paris, dans la rue des bernardins. Mon fils cadet est, quant à lui, scolarisé à l’école privée Saint-Victor, située au 35 rue Jussieu, qui est l’une des 5 écoles privées qui a été maintenue fermée pour cause de pollution au plomb au moment de la rentrée scolaire au début du mois de septembre 2019.

Depuis le mois de de mai, j’ai poussé l’école Saint-Victor à faire des tests, pour savoir s’il y avait une contamination au plomb, alors que l’école n’était pas dans le périmètre des tests effectués dans les écoles parisiennes par l’Agence Régionale de Santé. Malheureusement à Saint-Victor, ils n’ont procédé à des contrôles qu’à la toute fin du mois d’août, et ont trouvé des taux de plomb trop élevés pour certaines parties de l’école. L’ARS a considéré que les tests effectués par le laboratoire privé n’étaient pas suffisants et que de nouveaux tests devaient être réalisés. C’est ce qui a été fait mais qui a nécessité de reporter la rentrée des classes de quelques jours. Ce qui est inquiétant, c’est qu’une école publique qui est située à proximité de Saint-Victor n’a quant à elle pas fait l’objet de tests.

Pour ma fille, j’ai interrogé l’assistante maternelle pour savoir si elle avait reçu des consignes pour nettoyer son appartement et si elle continuait à se rendre au square non loin de Notre-Dame de Paris. À la fin du mois de mai, elle n’avait reçu aucune information. J’ai alors écrit à la crèche où se rendait également ma fille, qui ne m’a pas officiellement répondu. Cependant la directrice de la crèche m’a signifié oralement qu’elle n’avait, elle non plus, reçu aucune consigne. J’ai donc saisi la Direction de la Petite Enfance à Paris, en leur écrivant et j’ai également interpellé la mairie du 5ème arrondissement en demandant à ce que les crèches, les écoles et les squares soient testées dans un périmètre plus élargi que celui défini par l’ARS. Devant le Conseil de Paris, la Maire du 5ème a formulé deux demandes mi-juin :

  • La première concernait la publication par la Mairie de Paris d’une cartographie de la pollution au plomb sur l’ensemble du territoire parisien
  • La seconde portait sur l’organisation d’un dépistage de l’intoxication au plomb, dans les centres de Protection Maternelle et Infantile, les établissements scolaires et les établissements d’accueil de la petite enfance les plus exposés

La première requête a été adoptée à l’unanimité et la seconde a été jugé trop intrusive et a été écartée par l’exécutif parisien.

De mon côté, j’ai également demandé à ce que les autres parents dont les enfants avaient fréquenté des assistantes maternelles à proximité de Notre Dame soient tous prévenus de l’intérêt d’envisager de faire faire une plombémie rapidement à leur enfant afin que la lecture des résultats soient pertinents puisque le plomb ne reste dans le sang que quelques semaines après l’exposition mais qu’il reste ensuite dans les os où il est difficilement analysable. Je me suis également rendue à un café des parents mais peu de parents malheureusement étaient présents.

Finalement, ce n’est que mi-juin que des tests ont été effectués chez les assistantes maternelles concernées et qu’un courrier a été adressé aux parents en leur indiquant la possibilité pour eux de faire faire des plombémies à leurs enfants.

Peu à peu, les crèches du 5ème arrondissement ont commencé à être testées et quand Médiapart a sorti son enquête durant l’été, tout le monde s’est un peu affolé. Les tests dans les écoles se sont accélérés, avec les résultats que l’on connaît aujourd’hui et qui ne sont pas brillants. Dans le réfectoire de l’école de mon fils, les taux sont juste à la limite en dessous des 70 µg/m² autorisés pour des tests effectués le 31 août. Je trouve cela très inquiétant, car ces taux sont élevés plus de 4 mois et demi après l’incendie.  Il s’agit en outre d’un endroit où les enfants mangent et où la cuisine est réalisée. J’espère que les tests feront l’objet de suivi.

Pour ma fille, comme il se trouve que l’assistante maternelle chez qui elle allait au moment de l’incendie était une assistante de remplacement, elle n’est finalement pas restée chez elle. Malheureusement, elle y est allée plusieurs fois dans les jours qui ont suivi l’incendie, or de chez elle, on voit très bien la cathédrale et l’assistante maternelle m’a confirmé que le jour du sinistre, les fenêtres étaient restées grandes ouvertes. J’ai quand même fait faire une plombémie à ma fille, assez tardivement, et les résultats étaient encore assez élevés mais ne dépassaient pas les 25 µg/litre de sang, le seuil qui déclenche un suivi pour les enfants. Le petit garçon qui était gardé avec ma fille au moment de l’incendie a également fait une prise de sang et a, à peu près, les mêmes résultats que ma fille pour sa plombémie. J’ai aussi fait faire une plombémie pour moi qui s’est révélée peu inquiétante alors qu’a priori j’ai été plus exposée que ma fille par exemple. J’ai d’ailleurs eu bien du mal à faire faire ces plombémies. Je me suis tout d’abord rendue début juin à l’Hôtel Dieu mais ils ont refusé de nous tester car il fallait être résident sur l’île de la cité pour avoir le droit de bénéficier d’une prise en charge par le service et ces tests étaient de plus limités aux enfants de moins de 7 ans et aux femmes enceintes uniquement. Cela a donc ensuite été compliqué d’obtenir une prescription pour faire faire une plombémie par un médecin. Le pédiatre a établi une ordonnance pour ma fille mais il ne connaissait pas la procédure dont il n’a pas l’habitude. En effet, comme il s’agit d’une maladie à déclaration obligatoire, il y a un document de suivi à remettre au laboratoire que je n’avais pas. Faire les examens a pris beaucoup plus de temps que prévu.

Aujourd’hui, j’espère que les pouvoirs publics, les écoles et les crèches vont continuer à procéder à des tests réguliers, sans classer ce sujet comme un sujet clos. J’ai demandé également à ce que les enfants retirent leurs chaussures en classe de maternelle dans l’école de mon fils et que des informations soit envoyées aux parents sur tous ces rebondissements et les précautions à prendre.

 CRÉDIT PHOTO : ©NIVENN LANOS

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