« Le bénévolat est un échange de dons »

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur le monde associatif ? Pour répondre à cette question, nous avons sollicité Lionel Prouteau, maître de conférences émérite en économie à l’université de Nantes et membre du Laboratoire d’économie et de management de Nantes Atlantique (Lemna). Coauteur d’un ouvrage paru en août 2023 sur le sujet, intitulé « Le Paysage associatif français. Mesures et Évolutions », il dresse, en cette Journée Mondiale du bénévolat et du volontariat, un état des lieux de l’engagement post-Covid.  

Diriez-vous que le bénévolat a été sérieusement affecté par la crise du Covid ?

Lionel Prouteau – Oui, il a été affecté. Pour la période fin 2021-début 2022, celle où nous avons mené notre enquête, la perte des participations bénévoles est estimée globalement à 10 %. Cette moyenne cache toutefois des différences selon les domaines d’activité. Les deux secteurs les plus touchés sont le social et le sanitaire, et la culture. La situation a probablement évolué depuis, mais les échos du terrain laissent à penser que le déficit de bénévoles engendré par la crise du Covid est toujours d’actualité pour certaines associations.

Comment expliquez-vous cette déperdition ? 

Lionel Prouteau – Plusieurs facteurs ont probablement joué. Il y a d’abord eu le retrait des bénévoles par mesure de précaution. À cet égard, ce n’est pas un hasard si le sanitaire et le social ont été particulièrement touchés. Dans ce secteur, la moyenne d’âge est plus élevée et, dans le sanitaire, nombre de bénévoles sont souvent des patients eux-mêmes. La pandémie est aujourd’hui derrière nous, mais les personnes les plus fragiles peuvent être plus réticentes à s’exposer. Ensuite, ces interruptions forcées d’activité ont pu être l’occasion de bilans individuels ou de la découverte d’autres modes d’usage du temps, précipitant un désengagement, sur lequel on s’interrogeait déjà depuis quelques temps. Chez les salariés, cette pandémie a été l’occasion d’une réflexion sur le sens du travail. On peut penser que ce phénomène n’a pas épargné le bénévolat.

En quoi le bénévolat est-il important ?      

Lionel Prouteau – Il l’est à divers titres. Pour la société, le bénévolat est d’abord un vecteur de sociabilité du quotidien. À l’heure où les réseaux sociaux conduisent trop souvent à être « seuls ensemble », cette sociabilité se perpétue, entre autres, par la pratique bénévole. Celle-ci permet également la réalisation d’un certain nombre de services de proximité, d’aide, etc., qui auraient du mal à exister sans cet engagement. Le bénévolat a aussi une dimension politique : c’est un support d’engagement dans l’espace public, qu’il contribue à animer. Or un espace public dynamique participe au bon fonctionnement d’un système démocratique. Les problèmes sont portés à l’agenda des pouvoirs publics : c’est le rôle tribunicien des associations. Dans le domaine sanitaire, cette fonction d’interpellation a été très importante en maintes occasions. On l’a vu avec le sida, le cancer, etc.

Que mettre en place ou quelles seraient les solutions pour mobiliser et fidéliser les bénévoles ?  

Lionel Prouteau – Il n’y a pas de réponse-gadget ou prédéterminée. En matière de fidélisation, cependant, la responsabilité des associations est éminente. Le bénévolat est un échange de dons. Le bénévole donne, mais ce don n’est pas un sacrifice. Il attend des retours, non pas au sens matériel, mais symbolique. Or trop souvent les associations pêchent par défaut d’accueil ou d’accompagnement des bénévoles. Il faut veiller à ce que les termes de l’échange soient respectés, ce qui sous-entend un appariement entre les attentes du bénévole et celles de l’association. Et la fidélisation est favorable au recrutement car un bénévole satisfait peut en cacher un autre.

On assiste à une évolution dans les engagements, marqués peut-être par une plus grande versatilité. Doit-on s’en inquiéter ?  

Lionel Prouteau – On a trop tendance à dire que le militantisme d’autrefois n’existe plus. Maintenant ce serait le bénévolat post-it ou à la carte. En réalité, il y a beaucoup de formes de bénévolats. S’il y a une évolution, elle va plutôt dans le sens d’une diversification croissante des formes d’engagements. Et ça, effectivement, ce peut être un problème pour les associations qui sont contraintes de s’adapter à des expressions, des attentes et des dispositions de plus en plus différentes de leurs bénévoles. Et puis, il faut aussi mettre cette pénurie de bénévoles en regard avec le nombre d’associations existantes. Chaque année, tous secteurs confondus, entre 60 000 et 70 000 nouvelles associations sont créées. Toutes ne durent pas mais, malgré tout, l’offre bénévole ne croît pas forcément au même rythme que la demande.

Aux États-Unis, le bénévolat est rémunéré. Est-ce une piste pour susciter des vocations ?  

Lionel Prouteau – Aux États-Unis, il y a ce qu’on appelle les « stipended volonteers », autrement dit les volontaires faiblement rémunérés. Il ne s’agit pas d’un salaire. Il ne faut pas confondre ces pratiques avec le défraiement pour frais encourus par les bénévoles, même si parfois ces défraiements peuvent recouvrir une rémunération très modeste. Mais cette pratique est très limitée et il faut veiller à ce qu’elle le reste. La frontière entre bénévolat et salariat ne doit pas se brouiller. À cet égard, la tentation récurrente de conditionner le versement d’une prestation sociale à la réalisation d’une activité bénévole est une dérive inquiétante. Le bénévolat reposant sur le libre arbitre, nous serions alors dans la situation d’un bénévolat involontaire, ce qui est un oxymore.

En savoir plus

Le Paysage associatif français. Mesures et Évolutions, Viviane Tchernonog et Lionel Prouteau, 4e édition Lefèbvre Dalloz, août 2023.

Engagement bénévole, cohésion sociale et citoyenneté, rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) de juin 2022 : www.lecese.fr

Le bénévolat en 3 chiffres clés

1

Il concerne 22 millions de personnes au total, soit 43 % de la population adulte

2

Les 55-74 ans sont les plus représentés

3

Les associations sanitaires et sociales comptent pour 12 % de l’ensemble des associations, mais pour 58 % du budget cumulé du secteur associatif.

(Source CESE, 2022, sur la base de chiffres datant de 2017)

Crise du bénévolat ? Le témoignage de deux associations du réseau

En septembre dernier, France Parkinson a créé un poste dédié au développement du bénévolat. Signe que la situation est sérieuse ? « Nous ne sommes pas dans le rouge, mais force est d’admettre qu’il y a une crise du bénévolat qui touche beaucoup d’associations », répond Rose Asiamah, en charge de cette nouvelle mission. L’association compte quelque 650 bénévoles : « C’est très bien, mais insuffisant rapporté aux 270 000 patients et 25 000 nouveaux cas diagnostiqués chaque année ». Pas assez non plus pour avoir une délégation par département et consolider celles qui existent. « À ce jour, précise Rose Asiamah, 82 départements sont couverts sur les 100 que compte le pays. Et, dans le même temps, nous voudrions aussi renforcer notre présence dans les instances régionales. Or notre représentation se limite pour l’instant à quatre régions, la Nouvelle Aquitaine, Auvergne-Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côtes d’Azur et le Grand Est. » Atteindre le nombre de 1 000 bénévoles serait un idéal. Si chaque association a ses spécificités, aucune, toutefois, n’a échappé au contre-coup de la pandémie. « Fin 2022, à l’occasion du renouvellement des représentants des usagers (RU), il y a eu moins de candidatures, en particulier parmi ceux qui avaient été élus trois ans plus tôt. Durant cette période, la démocratie en santé a été malmenée. Les commissions des usagers ne se sont pas réunies et on a assisté à une reprise du pouvoir par le monde médical. Les RU se sont sentis exclus et, donc, inutiles », constate Alain Olympie, ancien directeur et désormais bénévole de l’AFA Crohn RCH France, et membre du conseil d’administration de France Assos Santé. Et pour toutes les associations de patients, la pandémie a mis un coup d’arrêt à ces moments de convivialité et de partage, à cette proximité qui fait partie de leur quotidien. « Ça a été très dur pour les malades et pour les bénévoles confrontés à une crise du sens », confirme Rose Asiamah. Et même si le recours aux visioconférences a permis de remobiliser les personnes, « les rencontres et le travail de terrain sont des moments précieux où l’énergie qui circule fait du bien », tempère Alain Olympie.

À cette crise conjoncturelle s’ajoute une particularité propre aux associations de patients, au sein desquelles les bénévoles sont majoritairement des patients – ou leurs aidants. « C’est une force, car ils savent de quoi ils parlent, mais c’est aussi une faiblesse, en raison de l’évolution de leur maladie. Pour une personne atteinte de la maladie de Parkinson, c’est parfois difficile physiquement et psychologiquement de poursuivre sa mission », raconte Rose Asiamah. Sur la base de ce constat, et après concertation avec les bénévoles eux-mêmes, France Parkinson a fait le choix de l’ouverture. Suite à une annonce passée sur le site de France Bénévolat, l’association, qui recherchait un/une délégué(e) régional(e) pour intervenir auprès des instances comme l’agence régionale de santé (ARS) pour le Grand Est, a été contactée par une orthophoniste de 27 ans, sans lien aucun avec la maladie de Parkinson. La responsable du développement du bénévolat s’en réjouit : « Nous avons besoin de plus de jeunes pour redynamiser nos pratiques ». Le recrutement est une étape décisive, estime Alain Olympie : « La maladie n’est pas un diplôme, on doit évaluer de manière drastique les candidats bénévoles. C’est une manière de les protéger, eux, mais aussi les usagers avec lesquels ils seront en rapport. Ensuite, le bénévolat doit être corrélé à une formation à l’écoute active et à une supervision – souvent les bénévoles qui sont sur le terrain déclarent se sentir isolés – pour prévenir le risque de lassitude ou d’épuisement. C’est encore plus vrai en ce qui concerne les RU, un mandat qui demande des connaissances, des compétences en termes de posture et de la disponibilité ». Cet accompagnement, voire ce soutien est un facteur de cohésion et de réassurance. L’ex-directeur de l’association AFA Crohn RCH France, qui dénombre environ 300 bénévoles, plaide en faveur de moments de rencontres pour redynamiser le groupe. « On dit toujours aux personnes malades de ne pas rester seules, cela vaut aussi pour les bénévoles et les associations », développe celui qui siège à la CDU de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris. Mutualiser les bonnes pratiques et les ressources bénévoles est précisément une piste de réflexion au sein de France Parkinson. « « Nous avons parfois sollicité France Alzheimer pour des échanges, comme ça a été le cas, par exemple, lors de l’élaboration de notre action dédiée aux aidants de malades de Parkinson. L’idée est d’être en lien, de proposer des actions complémentaires sur le territoire et pourquoi pas de partager nos ressources bénévoles… », souligne Rose Asiamah.

2 commentaires

Laisser un commentaire public

Votre commentaire sera visible par tous. Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Logo les jeudis France Asso SantéLogo Santé Info Droits

Partager sur

Copier le lien

Copier