Obésité des enfants : l’urgence d’agir

Janvier 2023, l’Inserm publie une étude sur l’obésité. Trois mois plus tard, sort le rapport de Martine Laville, professeur de nutrition, sur le même sujet. Son titre : « Mieux prévenir et prendre en charge l’obésité en France ». Tout est dans le « mieux ». Car le bilan dressé par ces deux synthèses est alarmant : depuis 1997, la prévalence a doublé, passant de 8,5 % à 17 % de la population française. Et celle-ci est plus marquée parmi les classes d’âge les plus jeunes. Aujourd’hui, 5 % des enfants sont en situation d’obésité. Et rien n’indique que la tendance est en passe de s’infléchir. Donc, oui, mieux faire. Comment ? Avis croisés de quatre spécialistes.

Comme pour le réchauffement climatique, il est difficile de dire qu’on ne savait pas. Depuis des dizaines d’années, les professionnels de santé ne cessent d’alerter sur cet enjeu de santé publique que sont le surpoids et l’obésité. Et les projections de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la France ont de quoi alarmer : en 2030, dans sept ans, les chiffres de la prévalence de l’obésité devraient atteindre 25 à 29 %. Si l’incidence de l’obésité de l’enfant, de l’ordre de 5 %, paraît stable, elle cache d’importantes disparités qui se sont accentuées ces dernières années : 1 % d’enfants obèses dans les familles de cadres (en baisse) contre 6 % dans celles d’ouvriers (en hausse). Là encore, rien de neuf sous le soleil : l’obésité touche majoritairement les enfants issus des milieux défavorisés – ce dont témoigne la répartition géographique de cette maladie avec des taux notablement élevés dans les Hauts-de-France (22 %) et, surtout, dans certains départements et régions ultra-marins, particulièrement affectés par cette épidémie, avec un pic à 47 % à Mayotte.

L’obésité est une maladie complexe, s’accordent à dire les chercheurs. Elle est au croisement de plusieurs causes, confirme Anne-Sophie Joly, présidente et fondatrice du Collectif national des associations d’obèses (CNAO) : « Il y a différents facteurs, à la fois alimentaires, surtout en termes qualitatifs, psychologiques, comme le stress ou des traumatismes infantiles, la précarité, amplifiée par l’inflation actuelle, génétiques, épigénétiques et environnementaux. » Et même la composante épigénétique, bien que non héréditaire, pourrait se transmettre. « De récents travaux ont montré que nous serions tributaires de faits survenus au cours des générations précédentes, un peu comme un paquebot qui aurait du mal à s’arrêter », rapporte le Dr Jean-Michel Lecerf, nutritionniste à l’Institut Pasteur de Lille, qui cite l’état nutritionnel, le tabagisme ou encore les perturbateurs endocriniens. A cette liste, il convient encore d’ajouter, pèle mêle, le mode d’accouchement, la télévision pendant les repas, l’augmentation de la sédentarité et les changements survenus dans nos rythmes de vie (repas, coucher…), avec leur impact délétère sur la qualité du sommeil des enfants.

Anatomie d’un échec

Est-ce à dire que les différents plans et programmes de prévention dont s’est dotée la France depuis une vingtaine d’années, à l’instar de l’emblématique PNNS, et son fameux slogan « Manger Bouger », n’ont pas pris la mesure de cette complexité ? A cette question, le rapport de Martine Laville, professeur de nutrition aux Hospices de Lyon, intitulé Mieux prévenir et prendre en charge l’obésité en France et remis en avril dernier au ministère de la Santé, répond par la négative. Les leviers d’action sont connus et répertoriés dans les multiples rapports nationaux et internationaux consacrés à cette épidémie, affirme l’auteure. Pourtant, les nombreux dispositifs déployés ont raté leur cible. « Force est de constater qu’au contraire des espérances tant des pouvoirs publics que des professionnels de santé, depuis la mise en œuvre du Programme National Nutrition Santé en 2001, l’obésité en France ne fait que s’accroître, année après année », reconnaissent les rédacteurs de l’étude épidémiologique de l’Institut national de santé et de la recherche médicale (Inserm), parue le 25 janvier dernier, dans le Journal of Clinical Medecine, faisant écho au propre constat du Pr Laville. Indéniablement, il reste beaucoup à faire.

Trop d’injonctions, pas assez de moyens pour mener à bien les ambitions énoncées, une dilution dans le pilotage des plans ? Ces trois écueils sont mis en avant à la fois par le Dr Lecerf et Anne-Sophie Joly. « Entre l’impulsion donnée au sommet de l’Etat et la mise en application des plans, il faudrait mobiliser davantage, jusqu’à l’échelle du quartier. En outre, il faudrait avoir une photographie plus précise des populations en situation d’obésité, pour mieux cibler les actions de prévention à mettre en œuvre », remarque la présidente du CNAO qui regrette aussi le manque de bienveillance. De son côté, le Dr Lecerf met en garde contre ce qu’il appelle « le terrorisme alimentaire » : « Il ne faut pas laisser les familles concernées seules face aux recommandations ». Les accompagner est la clé de voûte dans un contexte par ailleurs obésogène, avec un marketing en faveur des produits trop gras, trop sucrés et trop salés hyperprésent. « Les gens ne conçoivent pas qu’un aliment puisse être néfaste pour leur santé », développe Anne-Sophie Joly qui appelle le gouvernement à légiférer.

Former, dépister, soigner

Le tableau n’est guère plus satisfaisant en ce qui concerne l’activité physique, autre paramètre comportemental essentiel pour lutter contre l’obésité. Exemple avec les 30 minutes d’activité physique quotidiennes instaurées dans le primaire, en septembre 2022, en plus de l’éducation physique et sportive (EPS). « L’idée est très bonne pour les enfants qui ont moins la possibilité de bouger chez eux, mais cela reste une recommandation et on ne donne pas vraiment aux écoles les moyens de la mettre en pratique », estime Augustin Raupp, enseignant en activité physique adaptée (APA) au sein de la structure d’expertise régionale obésité (SERO) en Occitanie. Pour sa part, le Pr François Carré, cardiologue au CHU de Rennes et actuel président du collectif Pour une France en forme, déplore que les professeurs des écoles n’aient pas été associés à cette initiative, par ailleurs bénéfiques pour l’apprentissage. « Pour l’instant, cette consigne est relativement peu suivie, et comme on évalue assez peu en France, on continue à empiler les mesures sans progresser en termes de prévention de l’obésité et des maladies chroniques », diagnostique le Pr Carré.

La proportion d’enfants obèses qui restent obèses à l’âge adulte est très importante : elle est de 20 à 50 % avant la puberté, mais peut atteindre 50 à 70 % lorsqu’elle persiste après la puberté. Le dépistage est donc essentiel. Pour amener davantage d’enfants obèses vers des soins adaptés, il est nécessaire, juge le Dr Lecerf, « de consolider la Protection maternelle et infantile, ou PMI, et de soutenir le concept des 1 000 premiers jours ». Sans oublier la médecine scolaire, sinistrée. « On paye aujourd’hui la note de vingt ans de managment sanitaire. On ne gagne pas d’argent sur la santé », martèle Anne-Sophie Joly. Autre axe prioritaire : la formation des médecins généralistes. « Il existe un outil de repérage qui est l’IMC, l’indice de masse corporelle, qui permet de tracer la courbe de corpulence de l’enfant. Il doit être calculé régulièrement et reporté dans le carnet de santé de l’enfant », souligne le Dr Lecerf. Les médecins n’ont pas toujours conscience du problème, renchérit Augustin Raupp. « Quand les enfants arrivent dans notre centre, une structure de 3e recours, ils se sont souvent entendu dire que leur excès de poids passerait en grandissant. L’obésité est une maladie, et plus sa prise en charge est précoce, plus on a de chance d’améliorer la trajectoire pondérale de ces enfants et leur éviter plus tard d’entrer dans des dispositifs spécifiques. » Par ailleurs, le suivi d’un enfant obèse – ce qui inclut aussi l’éducation thérapeutique des parents – exige du temps et de la régularité. « Les situations que nous prenons en charge sont de plus en plus complexes, avec des familles assez démunies, poursuit Antonin Raupp. Nous devons travailler à des modèles de prise en charge mieux articulés entre tous les secteurs compétents. »

Renforcer la transversalité

Si l’obésité infantile peut, en partie, être évitée au niveau individuel grâce à l’adoption de modes de vie plus sains, notamment en termes d’alimentation, d’activité physique et de sommeil, elle doit être encouragée par un environnement favorable. « L’obésité n’est pas du seul ressort des médecins, indique le Dr Lecerf. La prévention de cette maladie doit aussi impliquer les économistes, les acteurs sociaux, les sociologues, les urbanistes et bien sûr les municipalités, les élus, les ARS, etc. On doit tous s’y mettre. » Deux missions interministérielles, l’une sur l’éducation à l’alimentation, l’autre sur l’activité physique et sportive sont en cours. Le Pr Carré est associé à la seconde, confiée au Dr Dominique Delandre. « Lors des premiers travaux, nous avons rappelé qu’en Finlande, il y a un ministre délégué au sport santé. Et sa délégation interministérielle englobe les portefeuilles du Sport, de la Santé, de l’Environnement, de l’Education nationale, du travail et de l’urbanisme », raconte le cardiologue. En résumé, ne plus travailler en silo. Anne-Sophie Joly va même plus loin : « Face à l’urgence, et les coûts pour la société, il faut dépasser les clivages politiques et ne plus faire du mandat électoral la norme en termes de calendrier. Pour être constant dans la durée, il faut nommer une personne spécifiquement dédiée à la bonne application et coordination de la stratégie de prévention et de prise en charge de l’obésité ». Et fixer des objectifs précis.

Carton rouge : baisse inquiétante de la capacité physique des jeunes   

Alors que la France vient d’entrer dans une année sportive, avec successivement la Coupe du monde de rugby et les Jeux olympiques à domicile, les collégiens et collégiennes affichent une capacité physique nettement inférieure à celle de leurs aînés. C’est le résultat d’une étude menée par le Pr François Carré, pour le compte du collectif Pour une France en forme, un groupe d’experts et de médecins créé en 2019. Près de 9 000 enfants en classe de 6e y ont participé. Premier bilan : les jeunes réalisent des performances équivalentes à celles d’une personne active de 60 ans, qui ne fait pas de sport. « En moyenne, les enfants ont une capacité physique de 9,8 km/h, rapporte le cardiologue du CHU de Rennes. C’est la vitesse maximale qu’ils peuvent tenir pendant 4 à 6 minutes. En 1987, le même test chez des collégiens du même âge faisait état d’une vitesse de 11,2 km/h. Et si on retire les élèves sportifs, on descend à 9,5 km/h. » La capacité physique est le meilleur reflet du capital santé. D’où l’inquiétude de l’auteur de l’étude : « Cela signifie un risque de maladie, voire de mortalité plus précoce. Aujourd’hui, les enfants ont globalement une pression artérielle et des taux de glycémie et de cholestérol plus élevés que ceux d’il y a vingt ans ».

Face à ce qu’il appelle un « tsunami sociétal », François Carré invite à remettre les enfants à l’activité physique dès leur plus jeune âge. « Il faut que cette pratique devienne une routine, comme on apprend aux enfants à se laver les dents », illustre-t-il. D’autant que ces mauvais chiffres ne sont pas irréversibles, à condition de réintroduire de l’activité physique régulière dans le quotidien des enfants. C’est le second enseignement de l’étude. Après avoir scindé le groupe en deux, les élèves qui ont bénéficié de 10 séances d’exercices spécifiques en plus du cours d’éducation physique et sportive (EPS) ont amélioré leur capacité physique de 4,6 %, contre 1,9 % pour ceux qui se sont contentés des deux heures classique d’EPS. Pas de doute, le dispositif des 30 minutes d’activité physique par jour, en plus de l’EPS, en primaire, doit impérativement s’appliquer et se généraliser.

https://pourunefranceenforme.fr

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