Prise en charge de l’entourage d’une personne dépendante à l’alcool

Les personnes de l’entourage d’une personne qui souffre d’une addiction à l’alcool vivent eux-mêmes, la plupart du temps, de grandes souffrances. Dans l’espoir de protéger leur famille, de « sauver » leur proche malade, elles prennent beaucoup sur elles, attendent beaucoup de l’autre, sont littéralement obsédées par la situation, au point de s’enfermer dans ce que l’on appelle une co-dépendance. L’entourage s’oublie parfois totalement, peut se mettre en danger et faute de confronter la personne malade aux conséquences de ses actes, il peut en réalité l’empêcher de se responsabiliser pour espérer guérir.

Heureusement, depuis quelques années, l’entourage des personnes malades alcooliques est mieux organisé et les groupes d’entraide, notamment se sont multipliés partout en France. Pour mieux comprendre comment ils fonctionnent, nous avons échangé avec des bénévoles et des participants de groupes d’entraide qui ont eux-mêmes traversé ou traversent encore des difficultés face à un proche malade alcoolique.

Vivre avec une personne qui est dans le déni de sa dépendance à l’alcool

« J’ai eu des soupçons sur l’augmentation de la consommation d’alcool de mon mari quand j’ai remarqué que les bouteilles que nous gardions pour la visite d’invités disparaissaient de plus en plus vite. Petit à petit, il est devenu coléreux, hyper-émotif. Quand j’ai abordé le sujet, il s’est réfugié dans le déni. Il me trouvait casse-pied, sans cœur, avait l’impression que je le « fliquais », me conseillait d’aller voir un psychologue. Il avait tellement besoin d’alcool qu’il avait mis en place des stratégies pour me faire douter de moi-même et justifier de ne pas avoir à se remettre en cause sur sa consommation. », explique Danielle.

Danielle a mis 10 ans avant de se décider à quitter définitivement son mari, malade alcoolique. Lors d’une première rupture, il avait accepté, pour que Danielle revienne, de suivre un programme de sevrage dans un service d’addictologie, mais il continuait alors de dire aux soignants qu’il n’avait rien à faire là, que son cas n’était pas assez grave pour une telle prise en charge.

Aujourd’hui, Danielle est bénévole au sein de l’association Entraid’addict. Désormais, elle connaît bien les mécanismes en jeu dans cette phase de déni des malades et la difficulté pour l’entourage de les comprendre. « À l’époque où j’avais besoin d’aide, j’ai été à des groupes d’entraide spécifiques pour l’entourage et également à des groupes d’entraide mixtes, c’est à dire ouverts à des personnes dépendantes et à des proches. J’ai alors mieux compris ce que traversait mon mari en entendant d’autres malades alcooliques alors qu’avec mon mari, la communication était rompue. », se souvient Danielle.

En effet, pour une personne dépendante, il faut bien comprendre que son besoin d’alcool prend la tête, les tripes, et finalement toute la place dans sa vie. Seuls comptent les moyens d’assouvir ce besoin, parfois au détriment de ses proches.

C’est ce qui arrive notamment à Amélie, 39 ans, mariée et mère de 3 enfants. Elle et son conjoint se sont peu à peu enfoncés dans l’alcool suite à une dépression qu’a traversé son mari. Au bout de quelques années, souffrant trop de sa dépendance à l’alcool, Amélie décide de se soigner et prend rendez-vous pour un sevrage de 10 jours en hôpital de jour. A ce moment, son mari estime qu’elle a effectivement un problème avec l’alcool, mais que cela n’est pas son cas – alors qu’il a le même niveau de consommation qu’Amélie – et surtout, il pense qu’elle était tout à fait capable de s’en sortir seule. « J’ai réalisé pendant mon sevrage qu’il avait besoin que je consomme pour justifier sa propre consommation. Le dernier jour de mon hospitalisation, en rentrant, il m’a dit, « Bon, tu as fait ce que tu voulais faire, maintenant on peut se remettre à boire ensemble ? », raconte Amélie qui a tenu bon, est abstinente depuis plus de 2 ans, mais doit désormais gérer son abstinence et l’alcoolisme de son mari, qui malgré quelques tentatives de sevrage a repris ses consommations d’alcool et refuse de voir la réalité en face.

Quand l’entourage devient co-dépendant de la personne malade alcoolique

Alors que la personne qui vit dans l’addiction est obsédée par l’alcool, par ricochet, l’entourage peut, à son tour, être obsédé par la personne malade pour maintenir le quotidien à flot et souvent pour essayer de la « sauver » de son addiction. S’installe alors pour l’entourage ce que l’on appelle la « co-dépendance ». Jean-Marie qui a partagé la vie d’une femme souffrant d’addiction aux médicaments se décrit lui-même comme un « parfait co-dépendant ». Sa femme qui travaillait beaucoup ne rentrait quasiment plus que pour se coucher et se reposer. Il a tenu la maison, s’est occupé des enfants et est tombé progressivement dans l’alcool pour tenir le cap. C’est en se rendant à des groupes d’entraide pour personnes alcooliques qu’il a alors pris conscience qu’il était non seulement dépendant à l’alcool mais également co-dépendant de l’addiction de sa femme. « Bien que l’on sache d’où viennent les problèmes et comment les résoudre, il y a une forte résistance au changement et on s’enfonce dans la co-dépendance au point de s’oublier totalement. », déplore-t-il.

Pour Jean-Marie et Danielle qui animent tous les deux aujourd’hui des groupes d’entraide au sein d’Entraid’addict, même si cela peut paraître effrayant au début, la meilleure façon d’aider une personne malade alcoolique est justement d’arrêter de l’aider et de s’occuper de soi-même. Si l’entourage protège, materne, excuse, compense, fait à la place de la personne qui souffre d’addiction, non seulement l’entourage s’oublie mais il ne permet pas à l’autre de prendre ses responsabilités et de s’en sortir. Il faut pouvoir poser ses limites, exprimer que l’on aime la personne mais que l’on ne continuera pas à vivre au rythme de son addiction. Le premier conseil que l’on donne aux personnes vivant dans l’entourage d’un malade alcoolique est de lâcher l’autre, de reprendre possession de sa vie, de s’occuper de soi à nouveau. « Cela peut paraître violent de prime abord et ressembler à une forme de non-assistance à personne en danger. Il faut cependant bien comprendre que lorsque l’entourage en arrive au point de venir nous voir, c’est qu’il s’est souvent déjà passé des années de déni et de souffrance pour le malade, de détresse et d’épuisement pour l’entourage. Malgré tout pour tenter de sortir du déni, puis de sa dépendance à l’alcool, le malade doit être mis face aux conséquences de ses actes et dans tous les cas, si l’entourage en a besoin, il a le droit de reprendre sa vie en main et de ne pas se laisser détruire par l’addiction de l’autre. Malgré la culpabilité de l’entourage, cela peut aller jusqu’à la rupture mais partir est parfois une question de survie. »

Auprès de qui se tourner quand on vit dans l’entourage d’une personne dépendante à l’alcool et que l’on a besoin d’aide ?

Diverses associations, telles qu’Entraid’addict, La Croix Bleue, Les Amis de la Santé, Vie Libre, Les Alcooliques anonymes, organisent des groupes d’entraide pour l’entourage à l’instar des groupes d’entraide qui existent pour les malades en prise avec des conduites addictives. Il y a même, comme évoqué ci-dessus, des groupes mixtes où se rencontrent et échangent des malades dépendants et des personnes qui font partie de l’entourage d’un malade. L’entourage peut également se rendre dans les services d’addictologie des hôpitaux pour demander du soutien, même si leur proche n’est pas lui-même pris en charge pour sa dépendance.

« Dans tous les cas, c’est une démarche difficile au début, encore davantage quand il s’agit de parents qui voient un enfant sombrer dans une addiction, car on conseillera presque toujours à l’entourage de prendre du recul, de s’occuper de soi, de ne pas chercher à « sauver » l’autre, or quand on aime quelqu’un, on a l’espoir que cet amour suffira à le guérir. », explique Danielle. « Dans les groupes de parole, on passe aussi souvent par une phase où l’on pose son « fardeau ». Beaucoup n’aiment pas ces moments où ils ont l’impression de se plaindre, de se lamenter, mais c’est souvent indispensable pour prendre conscience de la réalité, de sa souffrance, de ses frustrations et pour ensuite reprendre confiance en soi et se reconstruire. », poursuit la bénévole. Elle insiste pour préciser que l’on ne peut sauver que soi-même et que s’il arrive que la personne dépendante, en voyant son entourage changer et reprendre sa vie en main, se remette elle-même en cause, sa guérison ne tiendra en réalité qu’à elle-même. L’entourage pourra continuer d’être un soutien bien sûr, en s’abstenant de boire devant lui par exemple, mais surtout en l’aimant comme il est, tout simplement. Et si des rechutes ont lieu, il faudra, en tant qu’entourage, essayer de ne pas être dans le jugement, car des rechutes peuvent arriver et n’être que passagères, mais il est important de rappeler tout de même immédiatement ses propres limites pour ne pas retomber dans une spirale de co-dépendance.

3 commentaires

  • BELIARD yves dit :

    Dans ce texte le mot aidant n’apparait à aucun moment pour qualifier l’entourage et le rôle essentiel de son
    implication dans la démarche de soins orientée rétablissement de son proche malade
    Je suis moi-même adhérent et bénévole à Entraid’Addict et je sais l’importance des groupes d’entraide et je ne sais que trop bien les pièges et souffrances de la co-dépendance
    Mais pour changer l’image de l’addiction à l’alcool pour lui faire reconnaitre par tous le statut de maladie il faut aussi donner à l’entourage toutes les chances et les moyens et la reconnaissance du statut d’aidant
    L’offre de soin en thérapie systémique est totalement insuffisante et privée de moyens aujourd’hui en France.
    Quand comme dans notre cas l’addiction dans sa forme la plus sévère s’accompagne des pathologies duelles que sont l’anxiété généralisée, la dépression et les pulsions suicidaires, le risque vital est omniprésent. La mise à l’écart systémique et systématique de l’entourage dans la démarche de soins en psychiatrie devient alors le moteur principal de l’incapacité de l’entourage à être aidant.
    Maintenu au silence j’ai vécu avec ma femme malade et nos trois garçons enfants puis adolescents dans l’insécurité la plus totale. Malgré toutes mes tentatives aucun dialogue aucune démarche d’information sur les traitements l’offre de soins et l’évolution de la maladie.
    j’ai entendu aux urgences : “vous êtes conscient que votre femme est suicidaire” et aussi “vous connaissez le syndrome de Korsakoff”.
    Vous pouvez me croire cette maltraitance est moteur dans la souffrance et les traumatismes de l’entourage et de ce point de vue la co-dépendance à le dos large.
    Alors oui il est fondé d’utiliser les termes de non assistance à personnes en danger pour qualifier l’absence de de dialogue de prise en charge et d’accompagnement pour l’entourage en particulier plus encore dans le cas des enfants et des adolescents qui vivent cette spirale infernale aux cotés de leurs parents malades et co-dépendant
    j’arrête là vous savez où retrouver mon témoignage : https://www.fh3g.net/
    je veux conclure en citant ces propos du Pr Reynaud :
    “Les associations d’entraide accompagnent, soutiennent, entourent et soignent. Elles doivent continuer cette œuvre admirable,(…) et surtout s’impliquer dans le débat public et peser sur les politiques de santé.”
    Ces propos figuraient sur le site de notre association Entraid’Addict
    Ces propos sont le moteur de mon engagement d’usager, de pair aidant, de militant : témoigner et ne rien lâcher pour obtenir l’évolution des parcours et de l’offre de soins avec ce slogan :
    L’entourage aidé à être aidant partenaire essentiel des démarches de soins orientées rétablissement

  • Bouscarrut dit :

    Bonjour,
    Il existe, et il me semble que vous n’en avez pas parlé, en parallèle des Alcooliques Anonymes, une association destinée aux familles et amis de malades alcooliques.
    Veuillez trouver ci-joint le lien vers le site français : http://al-anon-alateen.fr
    Je vous remercie si vous pouviez compléter votre article.
    Sincèrement,

  • Béliard Yves dit :

    #CSAPA #CMPS recommandation @HAS_sante 2019

    https://www.has-sante.fr/plugins/ModuleXitiKLEE/types/FileDocument/doXiti.jsp?id=p_3147892

    programme ETAPE : réduire la souffrance des #Aidants et augmenter leur compétence à amener l’#usager à changer
    Juste une feuille de route évidente pour éviter tant de pertes de chances
    2022 Ou sont les Moyens ?

Laisser un commentaire public

Votre commentaire sera visible par tous. Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Logo les jeudis France Asso SantéLogo Santé Info Droits

Partager sur

Copier le lien

Copier