Handicap au travail : La mixité en milieu professionnel, le ticket gagnant

Environ 120 000 personnes en situation de handicap travaillent dans un Etablissement et Service d’Aide par le Travail (Esat). Ces structures, qualifiées de « milieu protégé », permettent de donner une activité professionnelle à une population particulièrement touchée par le chômage. Dans certains cas, elles permettent aussi d’établir des passerelles avec le milieu professionnel ordinaire. Favoriser l’ouverture est du reste l’une des transformations majeures à laquelle s’attellent actuellement les Esat. Direction les Hauts-de-France, à Amiens, dans la Somme, où l’Esat de Rivery, piloté par l’association APF France Handicap, met tout en œuvre pour valoriser l’intégration dans les entreprises locales. Pour le bénéfice de tous.

« Je suis fier, très fier même. Mon parcours prouve qu’une personne comme moi, en situation de handicap, peut travailler en milieu ordinaire ». Depuis le mois de septembre, Gaëtan, 28 ans, est hôte de caisse chez Décathlon-Amiens. D’abord recruté pour effectuer un stage de deux semaines, il a pu conserver ce poste grâce au dispositif dit de « mise à disposition » et sa collaboration prolongée jusqu’au 2 janvier prochain. En clair, décrypte Axel Mancaux, son manager, en tant que responsable du service clients, « il bénéficie toujours des services de l’Esat de Rivery, qui le rémunère, mais il est considéré comme un employé du magasin ». Avec les mêmes horaires et conditions de travail, un même accès à la formation et un même entretien d’évaluation que pour les soixante-dix salariés de l’enseigne sportive.

Fluidifier les échanges

Infirme moteur cérébral, Gaëtan a rejoint l’Esat de Rivery, situé en périphérie d’Amiens, à l’âge de 25 ans. « J’ai suivi une formation comme agent d’accueil et administratif. Mais la relation client me manquait. Je me suis donc orienté vers le métier de caissier », raconte-t-il. Trois mois derrière une caisse chez Truffaut, le spécialiste de la jardinerie, entre mars et mai, finissent de le convaincre : c’est bien sa voie. Fort de cette expérience, et de cette conviction, il a postulé, puis enchaîné chez Décathlon. « Quand des usagers manifestent le désir de sortir de l’Esat, nous travaillons leur projet professionnel, leur formation et favorisons les stages, qui peuvent se poursuivre sous la forme d’une mise à disposition, afin qu’ils puissent élargir leurs compétences, explique Cécile Casseleux, directrice-adjointe de l’Esat de Rivery. C’est tout cela qui favorise les parcours vers l’extérieur. » Sans oublier les partenariats noués avec les instances capables de faciliter ces initiatives hors les murs (Cap emploi, l’équivalent de Pôle emploi pour les personnes avec un handicap, Agefiph, etc.), et les liens tissés avec l’entreprenariat du territoire. « Nous organisons deux visites d’entreprise par semaine, reprend Cécile Casseleux. Il faut bousculer les idées reçues. Les compétences des usagers d’un Esat ne se limitent pas qu’aux espaces verts, la restauration, la blanchisserie ou le ménage. » Cette fluidité des échanges est primordiale pour tester les usagers et évaluer leurs acquis sur le terrain. « C’est donnant-donnant », résume-t-elle. Et d’ajouter que l’Esat de Rivery qui accueille plus de 65 usagers entend s’inscrire dans le paysage économique local. « Nous faisons en sorte, quand cela est possible, d’orienter et accompagner les usagers sur des métiers en tension dans le bassin d’emploi amiénois », souligne la directrice-adjointe.

Faciliter l’inclusion

Pour porter cette ambition, l’Esat de Rivery s’est attaché les services d’Emmanuelle Praget, référente handicap indépendante et présidente de Cap & Pro France : « Nous voulons toucher le plus d’entreprises possible, dont les PME, pour les sensibiliser sur la question de l’inclusion des personnes en situation de handicap, et leur apporter notre expertise ». Approcher les entreprises ne constitue toutefois qu’une partie du travail d’Emmanuelle Praget qui, parallèlement, se rend une fois par semaine à l’Esat de Rivery. « Je travaille en collaboration avec les éducateurs pour amener les usagers à faire leur premier pas dans l’entreprise », indique la jeune femme. Rédaction d’une lettre de candidature, mise en forme d’un curriculum vitae, préparation d’un entretien, apprentissage des bons comportements, etc., elle est là pour rassurer. De part et d’autre. « Il faut être réaliste, poursuit Emmanuelle Praget. Une entreprise a besoin d’être rentable. Pour mener à bien son projet professionnel, un usager d’Esat doit donc être pleinement opérationnel. » Même si la marque Décathlon est attentive depuis de nombreuses années à la question de l’inclusion des personnes en situation de handicap, Axel Mancaux le confirme : « La candidature de Gaëtan a été retenue parce que ses compétences correspondaient au profil recherché et que les retours de son précédent employeur étaient positifs ». Les deux premières semaines de stage ont fait le reste.

« Un rayon de soleil »

Actuellement, Décathlon-Amiens compte cinq travailleurs handicapés, dont le plus ancien a vingt-cinq ans de maison. Depuis 2015, Françoise Roussel, par ailleurs vendeuse, est la référente handicap au sein du magasin. « J’ai toujours aimé aider les autres », dit-elle. Sa mission est d’épauler les uns, notamment dans leur démarche de reconnaissance auprès des services d’aide, et de sensibiliser les autres en faisant de la pédagogie. Elle a ainsi passé un partenariat avec le Comité départemental handisport : « Deux fois par an, il organise des épreuves sportives au cours desquelles les salariés sont placés en situation de handicap. Cela permet de voir les conduites à tenir ». Et de modifier le regard sur le handicap. « Il y a encore beaucoup d’idées reçues, comme celle qui veut qu’un handicap se voit forcément, constate Françoise Roussel. Or, il n’est visible que dans 20 % des cas. » Au quotidien, les salariés font davantage attention aux petits détails qui peuvent mettre le collègue handicapé en difficulté, comme un casier trop bas, par exemple. « Il y a une bienveillance qui se crée naturellement, observe Axel Mancaux. Et les salariés partagent plus volontiers leur vécu. » À les en croire, Gaëtan aurait même réussi à fédérer le collectif. « Il ne se plaint jamais, il est toujours de bonne humeur, il a redonné la pêche à tout le monde ! L’une de ses collègues en caisse parle de lui comme d’un rayon de soleil », rapporte Françoise Roussel. Mais pour le reste, et Gaëtan y tient tout spécialement, il n’y a aucune différence. « On peut être tenté d’en faire trop, de peur de mal faire, mais ce n’est pas la bonne attitude », précise Françoise Roussel. Ainsi de cette cliente qui, voyant Gaëtan debout, s’en est prise à une de ses collègues, assise, elle. « Il a fallu lui expliquer que Gaëtan est libre de ses mouvements et qu’il est surtout le mieux placé pour savoir ce qui lui convient », déclare Axel Mancaux. Ce qui s’appelle des effets positifs en cascade.

ESAT : chiffres clés

La France compte 1 450 établissements et services d’aide par le travail (Esat). Ce qui représente :

  • plus de 120 000 travailleurs en situation de handicap et plus de 30 000 salariés, essentiellement des moniteurs-éducateurs
  • une dotation de l’Etat de l’ordre de 3 milliards d’euros pour un chiffre d’affaires annuel évalué à environ 2 milliards d’euros
  • un Esat accueille en moyenne 88 travailleurs en situation de handicap, dont une partie à temps partiel
  • il développe en moyenne des prestations dans 8 filières métiers distinctes.

(Source : rapport Inspection Générale des Finances, 2019)

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