« Une fatigue chronique peut être le symptôme d’une ou plusieurs addictions »

Fumer un joint ou boire un verre pour s’endormir, ou au contraire, consommer des amphétamines ou fumer cigarette sur cigarette pour rester éveillé… Beaucoup d’idées reçues circulent autour des drogues, licites ou illicites. Cette première Journée Nationale des Fatigues est l’occasion d’évoquer un lien peu connu, celui entre les substances dites « psychoactives » et la fatigue. Or il existe, et est même fréquent. On en parle avec Laurent Muraro, coordinateur général de la Fédération Entraid’Addict.

Associer la fatigue aux drogues, n’est-ce pas contre-intuitif ?

Si nous parlons de substances psychoactives stimulantes, cela suggère effectivement qu’elles sont censées nous booster, nous dynamiser. Mais ce n’est pas le cas de tous les produits psychoactifs. Et par ailleurs, nous savons qu’une fatigue chronique peut être le symptôme d’une ou plusieurs addictions. De fait, la dépendance s’accompagne, en général, d’une dégradation de l’hygiène de vie et de la santé, et de l’apparition d’autres pathologies qui contribuent à épuiser l’organisme. Mais de toute façon, la consommation de ces produits, qu’elle soit quotidienne ou ponctuelle, peut générer des conséquences somatiques et/ou psychiques.

Il y a donc un leurre à penser qu’ils peuvent être des béquilles…

Si vous prenez les produits qualifiés de psychostimulants, comme la cocaïne, les amphétamines ou l’ecstasy, ils vont provoquer un sursaut d’énergie sur le moment, mais si vous êtes fatigué, vous le serez à nouveau quand l’effet retombera. La fatigue sera même accentuée, car ces produits sollicitent énormément le corps : accélération du rythme cardiaque, augmentation de la tension, de la température corporelle, etc., tous ces phénomènes physiologiques consomment de l’énergie. Donc, lors de la descente, la personne se sent vidée, et ressent un manque d’entrain, parfois très désagréable, ce qui peut amener à en reprendre.

Qu’en est-il des autres substances ?

En ce qui concerne les psychotropes qui sont plutôt des dépresseurs du système nerveux, ils vont entraîner un ralentissement de l’activité cérébrale (baisse de la vigilance, augmentation du temps de réaction et de la somnolence, etc.). C’est typiquement le cas avec l’alcool et les opiacés qui ont un effet sédatif, quel que soit le niveau de consommation. La fatigue est d’ailleurs un signe fréquent de la dépendance aux opioïdes.

L’alcool ferait donc dormir ?

Oui, et non. S’il peut favoriser l’endormissement, et calmer l’anxiété chez les personnes qui en souffrent, le risque, à terme, c’est de développer un syndrome dépressif. Ce n’est donc pas une solution, d’autant qu’il peut y avoir accoutumance. Quelles que soient les doses, et plus encore si elles sont excessives, l’alcool perturbe le rythme, la continuité du sommeil : la seconde partie de la nuit est entrecoupée de phases d’éveil répétées, avec forcément des répercussions sur la journée à venir, en termes de fatigue et de problèmes de concentration, mais également sur la consolidation des apprentissages et le travail de tri de nos émotions (mémorisation/oubli), qui se font durant le sommeil paradoxal, le temps des rêves, lui-même impacté par la consommation d’alcool. Cette agitation peut même, en cas de réveils précoces, induire des difficultés à se rendormir, et donc des insomnies. Enfin, l’alcool est particulièrement calorique : 10 g d’alcool pur apportent 70 Kcal. Si vous ajoutez le sucre et les autres composants, vous pouvez atteindre jusqu’à 120 kcal avec un seul verre, et tout ça sans manger. Or il va bien falloir éliminer ces calories, ce qui fatigue le corps. Et, au début, les usagers à risque ne vont pas les éliminer, mais les stocker sous forme de graisse, ce qui peut contribuer à faire le lit d’un syndrome métabolique (surpoids, hypertension, etc.).

La prise de tous ces produits ne se solde-t-elle pas, au final, par un affaiblissement de l’élan vital ?

De fait, et c’est typiquement le cas avec deux substances aux effets a priori divergents, le cannabis et le tabac. Le premier est un perturbateur du système nerveux central. Au début, il peut procurer un sentiment d’apaisement mais, par la suite, il peut aussi, et surtout, provoquer un syndrome amotivationnel : la personne entre dans une sorte de léthargie. Et quelles que soient les doses, le sommeil finira également par être moins réparateur. C’est le même constat avec le tabac qui est un psychostimulant. Avec le temps, les fumeurs ont moins d’entrain. Et des études ont montré qu’ils auraient un risque accru de développer une dépression, comparé aux non-fumeurs. On pense que ces produits vont nous faire du bien, en fait ils prennent notre énergie.

Et bien sûr, plus on cumule les produits, plus les risques sont élevés…

Les polyaddictions n’additionnent pas les risques, elles les démultiplient. Et si en plus, vous prenez des médicaments, leurs effets secondaires, notamment en cas de risque de baisse de la vigilance ou de somnolence, sont susceptibles d’être majorés. C’est le cas en particulier avec l’alcool et le tabac, deux des drogues les plus consommées.

Consommer ces produits fatigue, les arrêter aussi. Comment cela s’explique-t-il ?

Tout dépend du contexte. Hors dépendance, la personne qui arrête de boire ou de fumer, par exemple, retrouve rapidement un regain d’entrain. La difficulté intervient quand il y a addiction, et notamment lors du sevrage. La plupart du temps, et selon les produits, cela se traduit par de la nervosité, de l’agressivité, des troubles du sommeil et des symptômes dépressifs. C’est pourquoi, dans ces situations de dépendance, il faut absolument se faire accompagner, pour prendre en charge les comorbidités (dépression, etc.) et prévenir ainsi le risque de rechute.

Les consommateurs ont-ils conscience du lien entre fatigue et produits psychotropes ?

Ils sentent qu’ils sont fatigués, mais ils ne font pas forcément le lien avec leur consommation. On parle volontiers de la baisse de la vigilance avec l’alcool, mais très peu de la fatigue durable que ces drogues peuvent entraîner. Or c’est loin d’être anodin. En cela, des manifestations de sensibilisation, comme le Dry January ou le Janvier sobre, ou le Mois sans tabac, sont importants. Cela permet à des personnes qui ont une consommation modérée, mais régulière, d’essayer de ne pas boire, ou de ne pas fumer, pour ressentir ce qui se passe dans leur organisme. Il n’y a que des avantages à réduire, voire arrêter ces substances.

Les consommations en chiffres

Tabac : 13 millions de fumeurs quotidiens. Mais de moins en moins d’expérimentateurs chez les jeunes. Le nombre annuel de décès dus au tabagisme est de 75 000. Coût social, 120 milliards d’euros.

Alcool : 9 millions de buveurs réguliers, dont 5 millions d’usagers quotidiens. La consommation régulière concerne 8 % des jeunes de 17 ans. L’alcool est responsable de 41 000 décès par an. Coût social : 118 milliards d’euros.

Cannabis : C’est la première substance illicite consommée, avec 1,5 million d’usagers réguliers. Environ 600 000 jeunes de 17 ans présenteraient un risque d’usage problématique, soit 1 personne sur 4 de cette classe d’âge.

Cocaïne : 600 000 usagers annuels. Plus de 2 millions de personnes parmi les 11-75 ans l’auraient essayée. La cocaïne est le produit illicite le plus consommé après le cannabis.

Opioïdes : 10 millions de Français reçoivent, chaque année, une prescription d’antalgique opioïde. Le nombre de décès liés à la consommation d’opioïdes a augmenté de 146 %, entre 2000 et 2015, avec au moins 4 décès par semaine.

Source : Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), 2021, et Agence nationale de sécurité des médicaments (ANSM), 2019.

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