L’activité des greffes ralentie face au COVID-19

Dès le 16 mars 2020, à l’entrée dans la crise sanitaire liée au COVID-19, les responsables des équipes de greffe en France ont décidé, avec l’Agence de la biomédecine, de « reporter » toutes les greffes qui pouvaient l’être, notamment les greffes rénales puisque les malades peuvent, la plupart du temps, compenser cette attente grâce à la dialyse.

En effet, une transplantation nécessite la prise d’un traitement immunosuppresseur afin que la personne transplantée ne rejette pas son greffon. Ce traitement est particulièrement fort dans les jours et les semaines qui suivent la greffe, ce qui provoque un grave défaut d’immunité, très dangereux pour le transplanté, dont l’organisme ne peut plus se défendre efficacement contre les infections comme le COVID-19.

En outre, dans les régions les plus impactées, les hôpitaux sont si surchargés par l’afflux de patients infectés par le COVID-19 qu’ils n’ont désormais plus le temps d’effectuer des prélèvements d’organes. Cela a pour conséquence une baisse de 50% des propositions de greffons, annonçait l’Agence de biomédecine, dans son communiqué du 27 mars 2020.

Quels sont les risques pour les transplantations durant cette crise sanitaire liée au COVID-19 ?

Le risque ne vient pas tant d’une transmission d’un organe infecté par le COVID-19 puisque tous les donneurs potentiels sont testés, que de l’immunossuppression importante des patients transplantés destinée à éviter le rejet de leur greffe.

Dans ce contexte, les centres de transplantation ont donc décidé, en accord avec l’Agence de la biomédecine, de reporter les greffes non urgentes, notamment les greffes rénales, lorsque les malades peuvent bénéficier d’une dialyse. Les greffes vitales (cœur, foie, poumon) sont officiellement maintenues, mais durant cette période très risquée pour les patients sur liste d’attente, les équipes de transplantation prennent alors en compte la balance bénéfice/risque pour évaluer la situation de chaque cas.

« À Strasbourg, où nous avons été rapidement confrontés à l’afflux des patients infectés par le COVID-19, nous avons été dans les premiers centres de transplantation rénale à suspendre les greffes et prévenir les autres centres en France de la situation. Les régions les moins impactées nous ont suivis rapidement afin d’anticiper la vague d’hospitalisation liée au COVID-19 et pour éviter d’avoir dans leurs hôpitaux des transplantés récents immunodéprimés et donc très risque. »

Pr Moulin, Chef du Service de Néphrologie et Transplantation au CHU de Strasbourg

Le problème supplémentaire pour les malades en attente de greffe d’organes vitaux (cœur, poumon et foie) est que les services de réanimation sont tellement débordés dans certaines régions qu’ils ne peuvent plus prendre en charge les donneurs décédés en « mort encéphalique » pour prélever éventuellement leurs organes vitaux.

André le Tutour, vice-président de l’association Transhépate (Fédération des Malades et greffés du foie), qui a pu communiquer avec une coordination hospitalière de prélèvement d’organe, décrit qu’ « il est arrivé que l’on propose à une famille de donneur décédé de le transférer dans un autre centre pour prélever ses organes. C’est une situation très difficile à accepter pour les familles, qui dans ce cas n’a pas pu s’y résoudre. ».

Pour Yvanie Caillé, fondatrice de Renaloo (association de patients sur les maladies rénales, la greffe, la dialyse) précise : « Le terme « report » des greffes rénales me semble inadapté. C’est effectivement le cas pour les greffes de donneurs vivants qui étaient programmées dans la période épidémique et qui pourront, on l’espère, avoir lieu d’ici quelques mois. Cependant pour les greffes de donneurs décédés, chaque organe qui ne sera pas prélevé, ou qui sera prélevé mais pas greffé dans la période épidémique sera perdu définitivement. ».

Elle ajoute que la mortalité des patients dialysés infectés par le COVID-19, en Chine, en Italie et en Espagne est supérieure à 25% et que les centres, où doivent se rendre les malades dialysés 3 fois par semaine, sont des lieux où la promiscuité des patients aggrave le risque de contamination au COVID-19. Hormis si on fait partie des moins de 7% des patients traités à domicile, attendre en dialyse que l’épidémie soit derrière nous n’est donc pas dénué de risques.

Le suivi des patients greffés et en attente de greffe

Ainsi que le souligne Jean-Pierre Lacroix, vice-président de Renaloo : « Le suivi des patients ne peut plus être assuré comme d’habitude, il se fait désormais à distance, par téléconsultation ou téléphone. Les greffés qui sont tous sous immunodépresseurs craignent bien sûr de se rendre à l’hôpital qui est un lieu à fort potentiel de contamination au COVID-19. ». En effet, que cela soit avant ou après une greffe, les malades ont des examens réguliers à faire pour vérifier que tout va bien et que leur état de santé ne se dégrade pas.

En réalité, selon les régions, les services de transplantation n’ont pas tous eu le temps de bien s’organiser face à l’urgence. Claire Macabiau, présidente de la Fédération France Greffe Cœur/Poumons explique qu’en Ile de France, les malades ont du mal à joindre leur centre de transplantation depuis plusieurs jours, tandis qu’André le Tutour pour Transhépate constate qu’à Rennes, la communication entre malades et soignants du service de transplantation hépatique reste assez fluide.

Yvanie Caillé, de Renaloo décrit que « Face à cette crise, les équipes de greffe s’organisent pour éviter que les patients n’aient à se déplacer à l’hôpital. Les consultations et examens non urgents sont repoussés, les téléconsultations sont privilégiées et quand c’est possible, si les patients ont des examens biologiques à faire, on leur propose de les réaliser en ville plutôt qu’à l’hôpital. ».

Ce type de protocole a d’ailleurs été mis en place au CHU de Strasbourg et le Pr Moulin du service de néphrologie et transplantation se dit impressionné par la grande réactivité et adaptabilité de son équipe face à ce virus inconnu, puisque dès le début de la crise, les 1700 patients suivis par ce centre de transplantation rénale ont tous reçu, un courrier postal ou électronique pour leur expliquer la situation, les gestes barrières et la conduite à tenir en cas d’infection ou de suspicion d’infection par le COVID-19.

« Nous nous sommes dans le même temps organisés afin que les transplantés récents et donc très à risque, puissent rentrer chez eux le plus vite possible. C’était essentiel car le CHU de Strasbourg est très vite devenu un hôpital presque entièrement dédié à l’épidémie de coronavirus et cela devenait trop dangereux pour eux. En outre, il fallait nous préparer à accueillir nos patients greffés atteints par le COVID-19. »

  Pr Moulin, Chef du Service de Néphrologie et Transplantation au CHU de Strasbourg

Soutien psychologique aux malades greffés et en attente de greffe

Dans un contexte aussi tendu, où les greffons sont rares, où les transplantations sont particulièrement à risque pour les malades et où tous les malades transplantés et donc sous immunosuppresseurs sont très fragiles, les inquiétudes montent.

Renaloo, Transhépate et la Fédération France Greffe Cœur/Poumons savent qu’il n’y a pas toujours assez de psychologues formés dans les centres de transplantation prêts à répondre aux questions des patients. Bien entendu, ces associations se mobilisent plus que jamais pour aider et soutenir les patients grâce à des permanences téléphoniques et des conférences en ligne mais Renaloo, Transhépate et La Fédération France Greffe Cœur/Poumons auraient apprécié être associées à la décision de suspension des greffes, et tenues au courant des chiffres réels des transplantations depuis le début de la crise sanitaire au COVID-19.

« Nous avons besoin de données fiables en temps réel pour rassurer les malades. Nous apprenons, la plupart du temps, ce qui se passe, par voie de presse ou par le biais de nos contacts dans les centres de transplantation qui fonctionnent tous différemment d’une région à l’autre. »

Yvanie Caillé, fondatrice de Renaloo (association de patients sur les maladies rénales, la greffe, la dialyse)

André le Tutour ajoute que « il est nécessaire pour les associations d’être en lien direct et régulier avec l’Agence de la biomédecine, de façon générale, mais encore plus particulièrement en cette période de crise qui nous montre combien la démocratie sanitaire est importante. ».

L’Agence de la biomédecine a envoyé le 30 mars 2020, des chiffres précis, notamment sur la situation de l’épidémie de Covid-19 chez les patients dialysés et greffés rénaux en France, mais l’organisation d’une conférence téléphonique hebdomadaire entre l’Agence de la biomédecine et les associations de patients a été sollicitée et est très attendue.

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