Cannabis thérapeutique : c’est parti pour l’expérimentation

L’Agence nationale de sécurité du médicament a donné en juin son feu vert pour l’expérimentation de l’usage du cannabis thérapeutique dans des indications bien précises. Le point avec Nicolas Authier, médecin psychiatre et pharmacologue, qui a présidé le groupe d’experts de l’agence.

Le Comité scientifique spécialisé temporaire (CSST) mis sur pied par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) afin de réfléchir à l’opportunité de légaliser l’usage du cannabis thérapeutique a rendu ses conclusions publiques le 28 juin dernier. Ses experts ont estimé que le cannabis avait sa place dans le traitement d’un certain nombre de troubles et préconisent la mise en place d’une expérimentation. « L’agence et le ministère des solidarités et de la santé engagent dès à présent les travaux nécessaires à la mise en place de l’expérimentation », faisait savoir en juin l’ANSM. Nous avons rencontré Nicolas Authier, chef des services de pharmacologie médicale et de la douleur au CHU de Clermont-Ferrand et président du CSST.

66 Millions d’IMpatients –  Comment s’est déroulé le processus de décision du CSST ? 

Nicolas Authier – Le travail de notre comité s’est déroulé en deux temps. De septembre à décembre 2018, ses membres ont d’abord été amenés à se prononcer sur la pertinence de l’usage du cannabis thérapeutique dans le traitement de certaines pathologies ou de certains symptômes. Pour ce faire, nous avons analysé la littérature scientifique et auditionné des experts du monde médical et des représentants d’associations de patients. De ces travaux, nous avons conclu que l’usage de cannabis à visée thérapeutique pouvait présenter un intérêt en cas de douleurs neuropathiques réfractaires aux traitements, de soins de support en oncologie, de spasticité douloureuse (comme dans la sclérose en plaques ou après un traumatisme médullaire ou un AVC), de certaines situations palliatives et pour certaines formes d’épilepsie résistantes aux médicaments. L’agence a validé nos conclusions. Dans un deuxième temps, les membres du comité se sont penchés sur les modalités de mise en œuvre d’une expérimentation comme l’avait proposé l’ANSM. Notre travail visait à identifier les prescripteurs potentiels, le circuit de distribution et de délivrance, les modalités d’administration et les formes pharmaceutiques (concentrations en cannabinoïdes).

66 M – Un comité d’experts, une expérimentation… N’était-il pas plus simple de s’inspirer de ce qui se fait déjà à l’étranger ?

NA – Le cannabis, stupéfiant très largement consommé en France, inquiète certains acteurs de santé publique, notamment pour ses effets chez les plus jeunes consommateurs. Les pouvoirs publics ont souhaité appuyer leur future décision sur une expertise scientifique indépendante. Notre travail a vraiment consisté à démontrer, preuves à l’appui, que le recours à ce nouveau type de traitements était scientifiquement et médicalement fondé. Il n’est pas toujours évident d’appliquer à l’identique à notre système de santé des modèles étrangers d’accès à ces préparations à base de cannabis. Mais pour l’instant il n’est pas question de légalisation de l’usage médical du cannabis.

66 M – Quelle est l’indication la plus fréquente pour le cannabis thérapeutique ?

NA – Les douleurs chroniques résistantes aux traitements habituels (antiépileptique et certains antidépresseurs en première intention, opioïdes en deuxième et troisième intention), les douleurs neuropathiques notamment, représentent souvent plus de 50 % des cas d’utilisation du cannabis thérapeutique dans les pays qui ont légalisé cet usage. En France, on estime que 7 % de la population est touchée par cette affection et qu’un tiers de ces personnes n’est pas suffisamment soulagé par les médicaments usuels soit parce qu’ils sont peu efficaces soit parce qu’ils sont mal tolérés. Ces douleurs ont un fort impact sur la qualité de vie de ces patients. Le cannabis thérapeutique s’adresse à cette cible en premier chef.

66 M – En quoi va consister l’expérimentation ?

NA – L’expérimentation va durer deux ans. Elle se déroulera en quatre phases : 6 mois de mise en place, 6 mois d’inclusion des patients, 6 mois de suivi minimum des patients et 6 mois d’analyse des données recueillies. Elle sera chapeautée par un comité de suivi pluridisciplinaire, composé de représentants des patients et de professionnels de santé. Ce comité sera chargé d’élaborer un cahier des charges pour les fournisseurs des préparations de cannabis ainsi qu’un module de formation à l’intention des médecins prescripteurs. Précisons que l’objectif premier de cette expérimentation n’est pas d’évaluer l’efficacité de ces préparations mais plutôt d’identifier dans quelle mesure les traitements pourront effectivement être accessibles pour les patients. On ne connaît pas aujourd’hui l’intérêt des médecins, ceux exerçant en ville notamment, pour ce type de thérapeutiques. On a besoin de se faire une meilleure idée sur le sujet pour peut-être adapter le cadre en cas de légalisation.

66 M – Que va changer l’usage du cannabis thérapeutique ?

NA – La littérature scientifique rapporte que les préparations à base de cannabis ne présentent qu’un intérêt léger à modéré. Cet usage, s’il est confirmé par l’expérimentation qui va se mettre en place, constituera un nouvel outil thérapeutique  et permettra aux patients qui ne répondent pas aux traitements classiques de bénéficier d’une nouvelle alternative. On a bien conscience que le cannabis thérapeutique n’apportera pas des résultats miraculeux. Mais pour certains, même s’ils ne représentent qu’un faible pourcentage, cette nouvelle option pourrait constituer une véritable amélioration de leur qualité de vie. La médecine se doit autant que faire se peut d’apporter de nouvelles possibilités aux personnes malades, sans leur nuire.

Suite à la publication de cette interview de Nicolas Authier, plusieurs lecteurs nous ont demandé dans quelle mesure il était possible de participer à l’expérimentation sur l’usage du cannabis thérapeutique. Sollicitée sur ce sujet, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) indique avoir elle aussi reçu plusieurs demandes du même type. L’agence renvoie au comité pluridisciplinaire qui sera mis en place dans les prochaines semaines. C’est à ses experts, nous a-t-on répondu, qu’il reviendra de se prononcer sur les modalités de recrutement des patients qui participeront à cette expérimentation. Patience donc… En attendant que la situation se précise, on conseille aux personnes qui seraient intéressées de se rapprocher des associations représentant les intérêts des patients atteints de leur(s) pathologie(s). 

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