polymédication des seniors : interview d'Isabelle DUPIE

Polymédication des seniors : déprescription, une initiative venue du froid

C’est un mot qui ne figure pas encore dans le dictionnaire. La déprescription vise, comme son nom l’indique, à limiter le nombre de médicaments inscrits sur l’ordonnance des personnes âgées. La démarche nous vient du Canada et essaime doucement. En France, elle fait son entrée par la petite porte.

Le 25 janvier dernier, la Société de formation thérapeutique du généraliste (SFTG), organisait à Paris un colloque intitulé « Déprescription chez la personne âgée : comment agir ensemble ? ». Isabelle Dupie, médecin généraliste et chargée de mission qualité des soins et sécurité des patients à la SFTG a participé à l’organisation de cette journée. La déprescription, kézaco ? Nous lui avons demandé d’éclairer notre lanterne.

66 Millions d’IMpatients – En quoi consiste la déprescription ?

Isabelle Dupie – « Les Canadiens définissent la déprescription comme le processus planifié et contrôlé de réduction des doses ou de cessation des médicaments qui pourraient nuire ou ne plus être utiles pour le patient. Dès 2015, ils ont mis en place le Réseau canadien pour la déprescription, un collectif composé de différents acteurs du monde de la santé et de représentants de patients qui œuvrent à mobiliser les connaissances et à promouvoir cette pratique quand elle est utile. L’objectif de cette démarche est de diminuer de 50 % d’ici 2020 la consommation des médicaments non bénéfiques, possiblement nuisibles, en assurant l’accès aux thérapies pharmacologiques et non pharmacologiques les plus sûres. Pour ce faire, les Canadiens ont développé une panoplie d’outils afin d’aider les aînés et leurs proches à parler d’un usage des médicaments en toute sécurité et de déprescription avec leur(s) professionnel(s) de la santé. Le réseau canadien met également à disposition des prescripteurs des ressources pour les aider à limiter le recours aux médicaments chez les personnes âgées.

66 M – Que sait-on des résultats de cette démarche ?

ID – Une étude publiée récemment dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) par le Centre de Recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal montre que la déprescription peut constituer un outil très efficace pour lutter contre la polymédication des personnes âgées. Entre 2014 et 2017, les auteurs de cette étude ont observé l’évolution du profil de prescription de deux groupes de personnes de plus de 65 ans polymédiquées (437 participants en tout). Dans le premier groupe, les patients ont bénéficié de la remise de brochures  d’informations sur les dangers d’une consommation de médicaments inappropriés et d’une analyse précise de leur prescription transmise par le pharmacien au médecin traitant. Les patients du second groupe (contrôle) ont été pris en charge sans interventions particulières. Après 6 mois, 43% des patients du premier groupe ne consommaient plus de médicaments inappropriés contre seulement 12% des patients du second groupe. Une étude similaire publiée en 2014 par le même institut et ciblée sur la consommation de benzodiazépines a montré des résultats similaires.

66 M – La déprescription connaît-elle des adeptes en France ?

ID – A l’occasion du colloque que nous avons organisé sur le sujet en janvier dernier, le médecin coordonnateur d’un Ehpad vendéen est venu nous présenter les résultats qu’il a obtenus après avoir instauré dans son établissement des consultations à distance dédiées à la réflexion autour de la prescription de médicaments. Cet échange dématérialisé permet au médecin traitant de consulter, depuis son cabinet où il dispose de tous les outils pour étudier la liste des médicaments prescrits, son logiciel d’aide à la prescription notamment. Le résident, quant à lui, se trouve dans l’établissement accompagné d’une infirmière. La présence de la professionnelle vise à faciliter le dialogue avec le patient pendant la téléconsultation. La décision de déprescrire se prend à trois, charge ensuite à l’infirmière de surveiller que tout se passe bien.

66 M – Cette initiative a-t-elle porté ses fruits ?

ID – Oui. Avant, quand le médecin traitant passait en Ehpad, il disposait de peu de temps et n’avait pas forcément accès au dossier de son patient. Fréquemment, il se retrouvait dans le bureau de l’infirmière à renouveler la prescription à l’identique sans pouvoir recueillir les informations utiles de la part du patient ou de l’équipe soignante. La mise en place de ces téléconsultations dédiées à la réévaluation thérapeutique a généré une réduction de la consommation de médicaments chez de nombreux résidents. Entre 2012 et 2018, le nombre de spécialités consommées par résident et par jour est passé de 9,4 à 6,3. La consommation de médicaments anticholinergiques a ainsi diminué de plus de 70% et celle des hypolipémiants de plus de 90%.

66 M – Comment contribuer au développement de cette pratique ?

ID – L’efficacité de la lutte contre la iatrogénie médicamenteuse chez les personnes âgées passe par un renforcement des moyens mis en œuvre dans le secteur des soins primaires. Médecins traitants, spécialistes, pharmaciens, infirmiers ou encore kinésithérapeutes, il est essentiel que les professionnels travaillent de concert et associent leurs savoir-faire pour permettre aux personnes âgées de moins consommer de médicaments. Le rôle du pharmacien de ville est notamment essentiel pour repérer sur les ordonnances les situations à risque des patients hors Ehpad et alerter le prescripteur.

66 M – Sur quelles structures s’appuyer pour y parvenir ?

ID – Je pense qu’il faudrait commencer par mener des expérimentations en s’appuyant sur les communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) ou les maisons de santé pluridisciplinaires (MSP). La déprescription pourrait être un bon thème pour tenter de coordonner les ressources médicales au niveau d’un territoire en menant plusieurs actions concertées (formations pluriprofessionnelles, informations des patients, campagnes de sensibilisation par les pouvoirs publics, etc.). Le tout chapeauté par une équipe de coordination qui pourrait apporter son expertise aux médecins qui font face à des cas complexes de patients polymédiqués. La SFTG pourrait aider à la mise en œuvre de tels programmes. C’est au niveau de ces structures territoriales qu’on arrivera à trouver les professionnels les plus disposés à modifier leurs pratiques et leur conception des réponses à donner aux besoins de santé des personnes âgées. Les professionnels sont habitués à travailler ensemble au sein de ces structures. Ils ont peut-être déjà mis en place des projets ou des protocoles pluriprofessionnels. Ils se connaissant et ont confiance les uns dans les autres. Pour régler le problème de la iatrogénie médicamenteuse chez le patient âgé, il faut promouvoir des espaces de dialogue entre les différents professionnels de santé, le patient et son entourage.

66 M – Tous les acteurs sont-ils prêts à opérer cette révolution ?

ID – En dehors des équipes qui travaillent déjà ensemble en ambulatoire, je pense que ce n’est pas gagné. Il y a encore beaucoup de pharmaciens qui craignent de se faire mal recevoir quand ils appellent un médecin au sujet d’une prescription qui leur semble à risque ou en tout cas sur laquelle ils ont un questionnement. C’est de là qu’on vient, il ne faut pas l’oublier. J’ai quand même l’impression que ça bouge. Il y a quelques temps encore, le fait d’évoquer le terme de déprescription était vécu de façon très stigmatisante par les médecins. Comme si en creux, on voulait signifier qu’ils ne faisaient pas bien leur boulot. Quand je préparais le colloque du 25 janvier, on m’a même conseillé de ne pas employer le terme de déprescription au risque de faire fuir tout le monde. J’ai tenu bon et on a enregistré une très bonne affluence.

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