Actu livre : Cerveaux en danger

Nous parlons beaucoup en ce moment des perturbateurs endocriniens, ces substances chimiques dont la liste s’allonge inexorablement. De plus en plus d’études démontrent qu’elles sont responsables de l’accroissement des maladies chroniques comme le diabète mais également des maladies neurodégénératives comme Parkinson et Alzheimer. En effet leur toxicité ne se traduit pas uniquement par un effet sur nos hormones mais aussi directement sur notre cerveau, faisant plus de dégâts encore sur celui des fœtus et des enfants.

Philippe Grandjean, docteur en médecine environnementale, étudie la toxicité cérébrale depuis trente ans et nous alerte, à travers son dernier livre, sur l’urgence de protéger nos cerveaux face à la menace des produits chimiques et de préserver tout particulièrement les capacités cérébrales de nos enfants dont le cerveau en cours de développement est extrêmement fragile.

Sensibilité accrue du cerveau des enfants face aux produits chimiques

Même si le cerveau a certaines capacités de résilience, la phase où il se construit, in utero puis durant la petite enfance est essentielle. Une seconde chance ne se présentera pas et la plupart des retards et des dommages accumulés au cours de la grossesse et des premières années de vie sont irréversibles. Cela vous semble évident ? Pourtant nous sommes désormais littéralement envahis d’agents chimiques environnementaux qui dégradent nos capacités cérébrales et celles de nos enfants en particulier.

Dans son livre, l’auteur explique de façon très accessible comment se développe le cerveau, comment il est en partie protégé contre les agressions extérieures mais vulnérable face aux produits chimiques et en quoi le placenta ne constitue pas non plus une barrière contre les menaces chimiques. Il rappelle qu’on estime qu’un enfant sur six souffre d’un retard de développement ou d’une maladie neurologique, qu’il s’agisse de retard mental, de paralysie cérébrale, d’autisme, de trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH qui concerne 4 à 5 % des enfants français), de difficultés d’apprentissage ou de déficits sensoriels plus ou moins marqués. Autant de maux qui semblent en hausse, s’attaquent à la santé des cerveaux des futures générations et dont les facteurs environnementaux seraient en partie responsables.

Pas assez de preuves

L’un des principaux constats de l’auteur est que nous sommes contraints, par manque d’éléments de preuves scientifiquement évalués, de parler de cette toxicité environnementale encore souvent au conditionnel et avec une précaution qu’il préfèrerait voir appliquer aux émissions de produits chimiques plutôt qu’à la mise en garde des chercheurs et de la protection des populations. En effet, ainsi que le souligne le docteur Grandjean, on est très très loin de tester nos produits chimiques du quotidien avant leur mise sur leur marché avec le même soin qu’on le fait par exemple pour les médicaments. De fait, chaque jour, des millions d’enfants et de femmes enceintes testent, souvent à leur insu, les effets probablement délétères des produits chimiques disséminés dans notre environnement, notre nourriture, nos produits de consommation courants.

Récolter des informations sur la toxicité de la pollution environnementale par les produits chimiques est quasiment impossible et prendrait des dizaines d’années, explique-t-il. Quand bien même arriverions-nous à analyser les effets précis sur notre santé de chacun des milliers de produits chimiques en circulation, c’est sans compter sur l’effet cocktail de ces produits lorsqu’ils se côtoient les uns avec les autres. N’apportant pas de preuves irréfutables de leur toxicité, les industriels considèrent que les produits chimiques ne sont pas si toxiques et les lois ne vont pas en faveur des citoyens et consommateurs. L’auteur explique également avec clarté pourquoi il est si compliqué de rassembler des données solides sur la neurotoxicité des produits chimiques, quels sont les enjeux, les intrications à la fois économiques et politiques qui freinent les recherches et la mise en place de plans de prévention. Pour lui, il est évident que le doute devrait entretenir le principe de précaution mais la réalité est que nous sommes des cobayes impuissants de l’industrie chimique, dont il faut avouer qu’il est difficile de se passer.

Une invasion chimique planétaire et banalisée

Les produits chimiques font tellement partie de notre quotidien que l’on n’y pense même plus et les industriels font tout pour que cela continue. Ainsi est-on littéralement envahi par :

  • le plomb,
  • le mercure,
  • les PCB (polychlorobiphényles, substances utilisées principalement comme fluides diélectriques [huile] dans les transformateurs et les condensateurs, mais également dans certains radiateurs ou autres équipements électriques ; désormais interdits, ils mettront toutefois très longtemps à se dégrader, ils sont aujourd’hui souvent remplacés par des retardateurs de flammes qui ne valent sûrement pas beaucoup mieux),
  • l’arsenic,
  • les pesticides,
  • les solvants et tant d’autres substances novices qui nous empoisonnent plus ou moins selon notre niveau d’exposition.

Loin d’être un recueil d’études scientifiques complexes et arides, l’auteur fait ici un tour du monde de nombreuses histoires d’empoisonnement, à plus ou moins grande échelle. Des histoires vraies, de femmes, d’hommes, d’enfants dont les vies semblent ne pas valoir grand chose pour certains industriels sans scrupule.

On pourrait avoir tendance à se dire que la deuxième moitié du XXème siècle a été épargnée par de grandes pandémies comme la peste, au moins dans les pays occidentaux. Mais certains vous diront que d’autres maux ont rongé notre santé à très très grande échelle et sur toute la planète. C’est le cas de Bruce Lanphear, professeur de santé publique, que l’auteur cite lorsqu’il parle du plomb : « Les effets du plomb sur la santé publique et sur le fonctionnement social sont tels que je suis convaincu que dans cent ans, en nous penchant sur le XXème siècle, nous considérerons que le plomb, le tabac et la pollution atmosphérique ont été le choléra et la typhoïde de notre siècle ».

Notre QI intoxiqué

Nous ne sommes pas génétiquement préparés à nous défendre contre ces intrus apparus en quelques décennies, si rapidement que nous n’avons pas le temps d’évoluer pour nous adapter physiologiquement à leurs effets toxiques.

Fragilisés, nos cerveaux perdent en capacité et c’est tout simplement notre quotient intellectuel qui en pâtit avec ce que cela entraîne de baisse de productivité. Des manques à gagner qui s’ajoutent à ceux des frais faramineux et en constante augmentation engendrés pour soigner et soutenir les personnes malades et handicapées. Autant de chiffres qui font l’objet d’un chapitre entier très intéressant et qui relativise les coûts que représenteraient la mise en place d’alternatives aux produits chimiques. Mais est-on prêt à passer ce nouveau cap ?

Cerveaux en danger, par Philippe Grandjean, éditions Buchet Chastel – 304 pages – 22€

 

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