« Un chez soi d’abord » : En 10 ans, 1500 logements à disposition de personnes sans-abri souffrant de maladies psychiatriques sévères

« Lorsque l’on veut apprendre à quelqu’un à faire du vélo, on lui met un vélo à disposition. », explique Vincent Girard, l’un des initiateurs en France d’« Un chez soi d’abord ». Ce dispositif issu du mouvement « Housing First », né aux Etats Unis dans les années 1990, vient en aide aux gens vivant dans la rue et souffrant de maladies mentales sévères en leur proposant, avant toute chose, un logement. Mis en place en France en 2011, il concerne aujourd’hui plus de 1500 logements mis à disposition de personnes avec un diagnostic de maladies psychiatriques, qui vivaient dans la rue et ont été accompagnées vers un logement personnel.

Le concept repose sur un changement de paradigme sur l’accès au logement. L’idée est de proposer un logement, sans vérifier, comme on le faisait jusqu’alors, la capacité des personnes à s’y maintenir. Dans le cadre d’« Un chez soi d’abord », dès lors qu’il s’agit d’une personne majeure, avec un diagnostic qui rentre dans le champ de la psychose, en situation régulière sur le territoire, à la rue ou en hébergement d’urgence, elle a tout simplement droit à un logement qui sera assorti d’un accompagnement médico-social intensif et pluridisciplinaire. Il est question de mobiliser ses compétences à « habiter » en se focalisant sur ses forces plutôt que sur ses difficultés.

10 ans après le lancement d’« Un chez soi d’abord », faisons le point avec le Dr Pascale Estecahandy, coordinatrice nationale du dispositif.

Avez-vous pu mesurer les résultats du dispositif « Un chez soi d’abord » ?

Dr Estecahandy : Tout à fait, puisque le programme expérimental a fait l’objet d’un travail de recherche évaluative randomisée, sur 24 mois, portant sur 703 personnes, dont 353 personnes entrées dans le programme et 350 représentant un groupe témoin. Les résultats ont mis en lumière que 85% des bénéficiaires du programme se sont maintenus dans leur logement au cours de deux années de l’évaluation, avec une amélioration de leur qualité de vie et une baisse de 50% de la durée des hospitalisations quand on compare les deux groupes. Ainsi, d’un point de vue financier, le coût du dispositif, évalué à 14 000€ par an et par personne, est compensé par la réduction des dépenses évitées, notamment les dépenses de santé ou d’hébergement. Certaines personnes, après cette étape, ont pu retrouver une vie sociale, repartir dans leur famille ou obtenir un logement de droit commun suite au glissement de leur bail. Les bons résultats d’« Un chez soi d’abord » ont conforté les pouvoirs publics sur l’intérêt d’étendre ce changement de paradigme sur l’accès au logement à un public plus large de personnes sans domicile. C’est donc devenu la nouvelle stratégie de politique publique avec le plan « Un Logement d’abord ». Lancé en 2017 par le gouvernement, piloté par le DIHAL, il intègre évidemment « Un chez soi d’abord », qui se poursuit pour les personnes sans-abri souffrant de maladies mentales. Dans tous les cas, éviter ou réduire le temps passé dans la rue est bénéfique puisque l’on sait que cette situation est très délétère pour la santé physique et mentale. Le décès des personnes sans-abri les plus éloignées des dispositifs arrive 30 à 35 ans plus tôt que celui de la population générale.

Les personnes bénéficient donc d’un accompagnement pluridisciplinaire pour les aider à se maintenir dans le logement dans les meilleures conditions ?

Exactement mais l’accompagnement n’est pas là comme une garantie pour le bailleur. Il est adapté en fonction des personnes selon leurs choix et leurs besoins. L’évaluation de ces besoins n’a lieu qu’une fois que la personne est entrée dans le logement puisque, rappelons-le, il n’y a pas de critères prédictifs à déterminer la capacité des personnes à vivre dans un logement personnel. Pour améliorer l’accompagnement, dans le cadre du plan élargi du Logement d’abord, nous souhaitons développer des plateformes au travers desquelles il serait plus simple de mobiliser l’existant des dispositifs d’accompagnement vers et dans le logement existant dans le droit commun (FSL, AVDL, etc…), mais aussi les dispositifs sur le champ de la santé.

En ce qui concerne l’accompagnement plus spécifique des personnes logées au titre d’un « Chez soi d’abord », il est d’emblée plus encadré. Le travail de « repérage » des personnes sans-abri souffrant de maladies mentales est d’ailleurs effectué par des équipes de maraude ou les « équipes mobiles psychiatrie précarité », spécifiquement sensibilisées et formées aux critères de recrutement du dispositif. Le dispositif « Un chez soi d’abord » est géré par un groupement de coopération sociale et médico-social, dans lequel sont intégrés des acteurs de la santé, du social, du logement et des addictions. Ce groupement capte les logements et constitue une équipe ad hoc qui rend visite aux bénéficiaires au moins une fois par semaine. Le premier travail consiste à ouvrir leurs droits ce qui leur permet de payer le résiduel du loyer, tout en gardant un reste à vivre suffisant. Si besoin, le dispositif paiera le loyer les premières semaines. Il y a la possibilité de déménager si le premier logement ou les suivants, sont trop chers ou ne conviennent pas.

Y a-t ‘il pour les personnes logées et souffrant de maladies psychiatriques, une obligation de suivre un traitement ?

Il n’y a aucune obligation de traitement ou d’arrêt de ses consommations en cas d’addiction.

C’est le postulat d’« Un chez soi d’abord » et c’est ce qui fait sa réussite. En faisant un pas de côté, en proposant en premier lieu à la personne un logement et en la soutenant dans ce logement, on se rend compte qu’elle se sent mieux et a envie de se maintenir dans cette situation. Un travail en confiance peut alors avoir lieu pour proposer un traitement qui lui permettrait d’augmenter encore ses chances d’une meilleure intégration sociale et d’un mieux-être général. D’ailleurs assez rapidement les personnes témoignent qu’elles connaissent mieux leur maladie et comprennent la nécessité de se soigner.

Rencontrez-vous des problèmes avec le voisinage, liés à la stigmatisation des maladies mentales ?

On sait que quand on a une maladie mentale sévère, on souffre autant de la maladie que du regard des autres. C’est la double peine pour les malades. Or, le changement de regard sur ces pathologies est aussi une mission d’« Un chez soi d’abord ». Nos travaux ont montré que la maladie mentale n’est pas un facteur péjoratif au maintien dans le logement, dès lors qu’un accompagnement adapté est mis en place. Parfois nos équipes ont d’heureuses surprises avec des propriétaires ou un voisinage aidants. Parfois c’est le contraire. On a même eu le cas d’un locataire visé par une plainte des voisins avant même qu’il ne soit entré dans le logement.

Dans tous les cas, l’équipe d’accompagnement est aussi là pour faire de la médiation avec le voisinage, en travaillant avant tout sur la prévention des situations de crise autant que cela est possible.

Quelles sont les perspectives des dispositifs « Un chez soi d’abord » et du Plan Logement d’abord ?

Concernant le plan Logement d’abord, à ce jour, plus de 280 000 personnes ont été logées depuis la rue ou l’hébergement d’urgence sur les trois dernières années. On parlait au moment de sa mise en place de 300 000 personnes à la rue et l’on voit malheureusement que ce chiffre se maintient. La raison est que le nombre de sans-abri est en réalité un flux nourri notamment par les crises migratoires et les phénomènes de pauvreté et que cette politique est très dépendante d’autres facteurs.

En revanche, la prévalence des personnes vivant dans la rue avec une maladie mentale est plus stable. Il s’agit de rester humble mais on pourrait presque imaginer réussir à les loger pour une grande partie, en rappelant que l’on ne parle ici que des personnes en situation régulière sur le territoire. L’objectif, au moment du déploiement en 2016, d’« Un chez soi d’abord » était de 2000 logements cumulés, à raison d’une centaine de logements dans chacune des grandes métropoles. On développe en ce moment le modèle à 55 places pour les villes plus petites. Le but est d’atteindre 2650 places fin 2023 sur 32 territoires. On pourrait encore l’étendre à une dizaine de villes moyennes et on réfléchit à un essaimage du modèle dans des zones rurales. Enfin sur la question des jeunes, nous travaillons sur des dispositifs « préventifs » pour leur éviter tout passage par la rue, avec une expérimentation dédiée aux 18/21 ans à Toulouse et Lille et un déploiement futur qu’il faudra modéliser.

Le regard de Christophe Figeac, Chef de projet de la thématique grande précarité chez Les Petits Frères des Pauvres

« En psychiatrie, du fait de la réduction drastique des budgets depuis plus de 20 ans, les moyens humains d’aujourd’hui ne correspondent plus aux besoins croissants d’accompagnement de la population, d’autant plus que le nombre de lits d’hospitalisation a été divisé par 4. Ce sont donc autant de gens avec des troubles psychiatriques souvent sévères, qui sont moins bien, voire plus du tout, accompagnés par le système de santé, et qui potentiellement se retrouvent à la rue par défaut d’autres solutions adaptées à leur pathologie. De plus, si elles n’avaient pas particulièrement de troubles psychiatriques à la base, les personnes contraintes à vivre dans la rue, de par les conditions de vie très précaires qu’elles subissent, peuvent développer des troubles de la santé mentale. En outre, de nombreux malades souffrent aussi de problème d’addictions car ces substances leur permettent de rendre la maladie mentale et la vie dans la rue, plus supportables.

L’approche par le « Logement d’abord » est à saluer. Ce changement de paradigme était attendu par les associations depuis des années car il est évident que le logement est LE préalable à toute insertion. Vivre dans un hébergement d’urgence ou dans un hôtel indigne ne permet pas aux personnes de se réinscrire dans une vie normale. C’est rajouter de la précarité à de la précarité, même si c’est toujours mieux que d’être dehors.

Même si des améliorations notoires ont été réalisées ces dernières années, aucun des travailleurs sociaux avec qui je travaille ne peut se satisfaire de certaines solutions de mise à l’abri proposées. En effet, ces dernières sont parfois à la limite du respect de la dignité inconditionnelle de toute personne et elles interrogent donc fortement la dimension éthique de ces lieux de mise à l’abri. Pour eux aussi, déontologiquement, le « Logement d’abord » est une réponse beaucoup plus digne, même si elle n’est pas si simple à mettre en œuvre. Personne ne mérite de vivre dans des hébergements non-pérennes, sans savoir de quoi le lendemain sera fait, dans des hôtels insalubres, dans des foyers avec de la promiscuité, parfois avec une certaine violence, et pour les femmes, un risque majeur de harcèlements sexuels.

Depuis ces dernières années, nous voyons effectivement apparaître de plus en plus d’appels à projet pour la mise en œuvre du « Logement d’abord ». Une des solutions proposées est de développer de l’intermédiation locative, c’est-à-dire de proposer de la sous-location à des personnes sans domicile. Cette approche du logement d’abord semble être une des solutions qui puisse permettre de désengorger le système de l’hébergement d’urgence aujourd’hui totalement bloqué et qui donc, ne répond plus à sa mission première.

Cependant, aussi intéressante qu’elle soit, cette approche volontariste se heurte déjà à la pénurie de logements disponibles. La Fondation Abbé Pierre dénonce depuis des dizaines d’années le manque de moyens structurels, c’est-à-dire le manque de logements sociaux.

Certains de mes collègues ont répondu à un appel à projet pour proposer à 10 grands précaires, un accès direct à un logement en sous-location. Leur principal problème est cependant de pouvoir capter ces 10 logements.

Enfin, pour les plus désocialisés, proposer un logement sans un accompagnement renforcé et pluridisciplinaire n’est vraiment pas envisageable ni souhaitable. En effet, pour les plus fragiles qui vivent dans la rue ou en hébergement précaires depuis de nombreuses années, se retrouver seul entre 4 murs sans un accompagnement social global, peut paradoxalement être générateur d’une certaine désinsertion, car le logement peut accroître la dépendance et l’isolement tout comme il peut être le premier facteur de prévention et d’insertion. »

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