Une classe « basket-fauteuil » en Seine-et-Marne

Stéphane Leclerc et Robert Blandeau ont mis deux ans pour ouvrir officiellement une « section sportive scolaire » (anciennement le Sport-Étude) accueillant des élèves qui pratiquent le basket-fauteuil. Deux ans pour surmonter tous les obstacles administratifs et pour convaincre les différents partenaires afin que les élèves en situation de handicap de l’Institut d’éducation motrice (IEM) du Jard à Voisenon et ceux de la Fondation Ellen Poidatz à Saint-Fargeau-Ponthierry, deux établissements de Seine-et-Marne, puissent officiellement faire partie d’une section sportive scolaire proposant du basket-fauteuil.
En France, c’est la seule section sportive scolaire de handibasket sur plus de 3000 sections sportives scolaires implantées dans les collèges et les lycées du territoire, qui permettent aux élèves qui les intègrent de concilier études et pratiques sportives renforcées en partenariat avec une fédération sportive.
Le basket-fauteuil étant une épreuve paralympique, les jeunes élèves français sont très motivés à l’idée de se perfectionner dans cette discipline et de représenter leur pays aux prochains Jeux de 2024 à Paris !

LA GENÈSE DE CETTE SECTION SPORTIVE SCOLAIRE DE BASKET-FAUTEUIL

Lorsqu’il devient entraîneur en basket fauteuil après avoir entraîné des joueurs valides Robert Blandeau est étonné de constater qu’il n’existe pas pour cette discipline de catégories d’âge, ni même de basket-fauteuil pour les femmes ou de championnat pour les jeunes. Tout cela lui semble évidemment complètement anormal par rapport à la vision qu’il a du sport. Avec Stéphane Leclerc, professeur d’EPS à l’institut d’éducation motrice (IEM) de Jard à Voisenon, ils sont persuadés qu’il ne peut y avoir d’avenir pérenne pour un sport qui n’investit pas dans la jeunesse.

Ils décident donc d’ouvrir le club de Meaux à des jeunes désireux de pratiquer le basket-fauteuil. Pour que cela soit possible, ils mettent en place un circuit de ramassage en transport adapté qui permet d’aller chercher les jeunes qui désirent pratiquer ce sport et qui vivent aux alentours, pour les amener au club. Si ce circuit de transport n’existait pas, la plupart des familles ne pourraient tout simplement pas accompagner régulièrement leurs enfants jusqu’au club de Meaux.

Suite logique à cela, Robert Blandeau et Stéphane Leclerc ont ensuite voulu intégrer la pratique du basket-fauteuil dans un projet scolaire. « En créant une section sportive scolaire, nous avons tenté de réparer une injustice dans le sens où ces jeunes en situation de handicap n’avaient pas de proposition sportive et scolaire de ce genre auparavant, et que beaucoup de ces jeunes restent chez eux à ne rien faire justement parce que c’est souvent très compliqué pour les familles de leur faire des propositions d’activités sportives. Les jeunes et leurs familles étaient d’ailleurs ravis de ce projet car c’est en quelque sorte un pied de nez à ce qui leur est arrivé : “oui, ils sont handicapés moteur, et on va justement vous faire une proposition pour faire du sport !” », explique monsieur Blandeau.

 

LUTTER CONTRE LES IDÉES REÇUES

Pendant deux ans, faute de dotations de la part du rectorat, les élèves de l’Institut d’éducation motrice (IEM) du Jard à Voisenon et ceux de la Fondation Ellen Poidatz à Saint-Fargeau-Ponthierry se contentent de pratiquer le basket-fauteuil comme une option à leur cursus scolaire. À ce stade, on leur refuse donc d’intégrer une véritable section sportive scolaire, comme il en existe plus de 3000 en France, et dont l’objectif, comme l’indique le Ministère de l’Education Nationale dans une circulaire, est de permettre « la formation de jeunes sportifs de bon niveau et de futurs éducateurs, arbitres, officiels ou dirigeants ». Alors que le basket-fauteuil est un sport paralympique, pourquoi ne pas les encourager à pratiquer ce sport à haut niveau ? Et pourquoi ne pas leur ouvrir davantage de portes vers des métiers qui gravitent autour du sport même s’ils ne deviennent pas de grands sportifs ?

Selon Stéphane Leclerc : « Que cela soit au niveau sportif ou institutionnel, nous devons souvent nous battre pour faire vivre ce projet car certaines personnes ne le priorisent pas ou y croient peu. Même s’il nous soutient, le chef d’établissement de l’Institut du Jard par exemple est sceptique lorsque que je lui parle du sport de haut niveau comme une perspective de vie de certains de mes élèves et il va souvent préférer mettre des moyens pour d’autres projets. Il a fallu aussi que l’on se batte car ce dispositif va à contre-courant de l’idée actuelle d’inclusion portée notamment par les Agences régionales de Santé (ARS). Effectivement, ce projet réunit des jeunes en situation de handicap au lieu de les encourager à s’intégrer avec des personnes valides, mais si ces élèves avaient été éparpillés géographiquement dans plusieurs établissements, il aurait été impossible de mener ce genre de projet à bien. »

Pour Robert Blandeau, même si la professionnalisation dans l’handisport n’existe pas en France, de nombreux jeunes en situation de handicap se projettent tout de même dans le sport de haut niveau, c’est-à-dire qu’ils ont envie d’aller le plus haut possible, de faire des compétitions, d’aller en équipe de France, de faire du basket-fauteuil leur activité principale bien que pour l’instant ce sport ne peut pas être exercé à titre professionnel. Il précise : « L’idée en créant cette section sportive scolaire était aussi d’ouvrir des perspectives à ces jeunes en leur permettant un accès à des formations et donc à une certaine autonomie, de leur proposer d’autres alternatives et qu’ils n’aient pas, comme seule promesse d’avenir, uniquement les aides pour les jeunes adultes handicapés. Plus ces jeunes auront des cordes à leur arc, plus leur vie sera riche et épanouie. ».

 

POURQUOI MISER SUR LE BASKET-FAUTEUIL ?

Selon monsieur Blandeau, le basket fauteuil est une des épreuves paralympiques par excellence. Elle a d’autant plus d’intérêt que les valides peuvent également le pratiquer et être sensibilisés au handicap à travers ce sport. Il y a donc aussi une démarche citoyenne à travers le choix de ce sport qui peut permettre de changer le regard et les mentalités sur le handicap. Le basket-fauteuil permet de partager et de vivre ensemble les valeurs du sport. « Nous voulons que les gens regardent les personnes en situation de handicap non pas avec compassion ou pitié mais comme des personnes ordinaires. Même s’ils font du basket en fauteuil ce sont avant tout des basketteurs. Il faut qu’on les regarde comme des basketteurs et que le fauteuil soit un détail pour ne plus voir que la personne qui joue au basket. Cette idée doit s’appliquer pour le sport mais aussi pour leur vie quotidienne et professionnelle car l’important est qu’on ne les remarque plus pour leur handicap mais pour leurs qualités. En mettant en place les sections sportives scolaires autour du handisport, notre projet était donc à la fois sportif, scolaire et citoyen. », ajoute Robert Blandeau.

Reconnus par la Fédération Française Handisport comme pôle régional, la section sportive scolaire de basket-fauteuil de Seine-et-Marne travaille en lien avec le pôle fédéral de Talence, en Gironde, qui constitue le pôle France Jeune Handibasket et est accueillie par le CREPS (Centres de Ressources, d’Expertise et de Performance Sportive) de Bordeaux. À ce titre, Stéphane Leclerc et Robert Blandeau peuvent jouer un rôle de détection et de formation de joueurs. Si certains élèves ont envie d’aller plus loin dans un projet sportif, les deux entraîneurs peuvent les aiguiller vers le pôle de Talence. Pour certains élèves, la section sportive scolaire représente donc une première marche vers le niveau supérieur. Quatre joueurs de l’équipe de France de basket fauteuil y sont d’ailleurs passés.

 

L’ORGANISATION ET L’ACCUEIL DES ÉLÈVES

Le dispositif de cette section sportive scolaire est particulier puisqu’elle réunit plusieurs élèves de différents niveaux scolaires de deux établissements de Seine-et-Marne : l’Institut d’éducation motrice (IEM) du Jard à Voisenon, où travaille Stéphane Leclerc et la Fondation Ellen Poidatz à Saint-Fargeau-Ponthierry, où travaille Robert Blandeau. C’est un contexte plutôt inhabituel car généralement une section sportive est regroupée dans un seul et même établissement, ce qui simplifie grandement l’organisation et l’aménagement des plages horaires d’entraînement. Dans le cas de la section sportive scolaire de basket-fauteuil de Seine-et-Marne, le choix de l’internat a été retenu pour faciliter l’organisation des entraînements communs.

Les élèves de la section sportive scolaire ont un emploi du temps aménagé afin d’intégrer 6 heures d’entraînement par semaine, dont un en commun chaque semaine avec le CS Meaux basket-fauteuil, dont la section sportive scolaire dépend, et qui est le club basket-fauteuil le plus titré de France. Les élèves jouent également les matchs de championnat le week-end.

Des jeunes qui viennent de toute la France sont accueillis dans la section sportive scolaire de Seine-et-Marne et la Fédération Française d’Handisport communique auprès de jeunes de toute la France sur ce nouveau projet.

Conscients que beaucoup de familles sont issues d’un milieu plutôt défavorisé, les initiateurs de ce dispositif font leur maximum pour le rendre accessible au plus grand nombre. Chez Stéphane Leclerc, à l’Institut du Jard, les jeunes ne sont admis dans son établissement que s’ils ont préalablement reçus une notification positive de la MDPH (Maison départementale de la santé), ce qui leur assure une totale prise en charge de leur scolarité en internat (hébergement, restauration, transports, etc.). À la Fondation Ellen Poidatz, le fonctionnement est différent, car c’est à la fois un centre de rééducation et un Institut d’Education Motrice (IME). Les jeunes n’ont qu’un statut d’élèves, ce qui signifie que l’internat est payant. Les coûts ont cependant été réduits pour les familles au minimum à 200 euros par mois pour l’hébergement et restauration, sachant que les familles peuvent bénéficier d’une bourse ou d’une aide extérieure en fonction du revenu des parents. Au niveau du matériel, grâce à diverses subventions la section sportive scolaire fournit les fauteuils de basket, ce qui représente une grosse économie pour les familles.

Parallèlement à des compétences sportives, tout est mis en œuvre pour développer le projet scolaire des élèves afin qu’ils puissent disposer d’un diplôme et mener en même temps leur projet de vie sportive et leur projet de vie professionnelle. Stéphane Leclerc ajoute : « J’enseigne dans un lycée qui prépare à un BAC professionnel et dont les élèves, du fait de leur situation de handicap, sont potentiellement plus touchés par le chômage que la population des étudiants à la fin de leur scolarité. J’essaie donc d’ouvrir à ces jeunes des perspectives de vie, qu’elles soient sociales ou sportives. Bien que le basket-fauteuil ne soit pas professionnalisé contrairement à d’autres pays en Europe, un certain nombre de mes élèves sportifs pourront, s’ils ont le niveau suffisant, faire beaucoup de sport, être dédommagés lors de leurs déplacements, être accompagnés pour trouver un logement ou un emploi dans une mairie… C’est beaucoup de débrouillardise mais cela peut permettre à certains d’entre eux de vivre grâce à une activité sportive. ».

Enfin, l’un des grands chevaux de bataille de messieurs Blandeau et Leclerc est de faciliter au maximum les déplacements des élèves vers les lieux d’entraînement et de compétition. C’est une partie à laquelle les gens ne pensent pas forcément mais qui est extrêmement importante pour leur travail. Ils ont dû trouver des financements afin de s’équiper, car ils ont besoin de matériels spécifiques au transport d’une équipe de fauteuil-basket et prévoir des remorques afin de transporter l’ensemble des fauteuils de basket de l’équipe, en sachant qu’il faut transporter à la fois les fauteuils sportifs et les fauteuils « de ville » qui sont différents.

 

TÉMOIGNAGE DE VINCENT, 18 ANS, ÉLÈVE EN SECTION SPORTIVE SCOLAIRE DE BASKET-FAUTEUIL À L’IEM DE JARD À VOISENON

J’ai 18 ans, je suis en seconde et je suis originaire du Val d’Oise. Je suis atteint depuis ma naissance de la maladie de Strümpell-Lorrain (ou paraplégie spastique familiale) dont les origines sont encore inconnues. Le sport a toujours eu une place importante dans ma vie. J’ai pratiqué beaucoup de sports « valides ». J’ai un handicap qui me permet de marcher. J’ai donc pu pratiquer des sports comme le badminton ou le tennis. On m’a par la suite orienté vers des sports handisports puis j’ai suivi cette section sportive scolaire pour pouvoir continuer ma formation en basket-fauteuil depuis septembre dernier.

J’ai entendu parler de cette section car avec mon club précédent je jouais en compétitions contre le club de Meaux et c’est son entraîneur qui m’a proposé d’intégrer l’institut du Jard. J’avais refusé sa proposition au début car l’internat me semblait trop loin et trop difficile ; cependant, un an plus tard, mon frère, qui a la même maladie que moi mais des symptômes différents, est parti au Jard et j’ai alors décidé de le rejoindre.

Actuellement j’ai 3 heures d’entraînement par semaine avec l’équipe 3 du club de Meaux mais j’ai demandé à intégrer également les entraînements de l’équipe 2 afin d’avoir plus d’heures d’entraînement. Nous avons aussi les compétitions qui ont lieu une fois par mois. Lorsque j’ai du temps libre, j’essaie parfois de faire du sport dans la salle qui se trouve à l’Institut. En parallèle, je fais des études en relation avec la mécanique mais si je pouvais être coach sportif à côté je ne dirais pas non ! L’idée de concevoir des fauteuils handisports me plairait bien également, car il n’existe pas de marque française qui fasse de tels fauteuils.

Ma priorité reste les études afin d’avoir plus tard un travail qui me permette de vivre. Le basket est un loisir pour le moment. Cependant si on me contactait pour me demander de pratiquer ce sport à haut niveau, je serais tout à fait partant d’autant plus que les Jeux Paralympiques de 2024 ont lieu à Paris et j’adorerais y participer devant toute ma famille. C’est bien sûr une motivation supplémentaire. Mes parents me soutiendraient d’ailleurs dans ce choix !

Selon moi, le basket fauteuil mais aussi les autres disciplines handisports manquent de soutien notamment à la télévision et dans les médias en général. On ne communique pas assez sur l’handisport.

TÉMOIGNAGE DE CARLYVANS, 15 ANS, ÉLÈVE EN SECTION SPORTIVE SCOLAIRE DE BASKET-FAUTEUIL À LA FONDATION POIDATZ

J’ai 15 ans et je suis originaire de Nice. Je suis en situation de handicap depuis ma naissance. Mes parents m’ont toujours encouragé à avoir une activité sportive et je me suis toujours épanoui dans le sport. J’ai fait quelques sports individuels puis j’ai choisi le basket fauteuil car j’ai aimé la dimension collective et je faisais des progrès plus marqués en basket. Au début, je faisais du basket avec peu d’entraînements et j’ai rapidement souhaité le pratiquer de façon plus soutenue. J’ai donc postulé pour le centre à Bordeaux où je n’ai pas été retenu puis je me suis redirigé vers le Centre du Jard.

Cela fait 2 ans que je suis en internat au Centre. J’avais donc 13 ans lorsque j’ai quitté Nice et, malgré quelques appréhensions la première année, je n’ai pas vraiment eu de crainte car cela a toujours été mon souhait et un plaisir. Mes parents ont eu quelques inquiétudes à me laisser partir si jeune à l’autre bout de la France mais lorsqu’ils ont vu que j’étais heureux là-bas, ils m’ont encore plus encouragé dans mon projet. Suivre un tel cursus scolaire représente un coût pour mes parents et cela leur a demandé certains sacrifices pour que je puisse poursuivre ce projet.

Nous avons 3 entraînements par semaine ainsi qu’une séance de renforcement musculaire. Mon rêve est de participer aux Jeux Paralympiques de 2024. Pour cela, il faut intégrer l’équipe de France Espoir puis l’Equipe de France Senior. Cela va être difficile, mais avec de la volonté tout est possible même si, quoiqu’il arrive, je ne mettrai jamais mes études scolaires entre parenthèses.

Concernant l’avenir, je ne sais pas si je ferai un métier en relation avec le sport. Comme le dit notre entraîneur il faut pouvoir à la fois travailler et faire du sport. J’aimerais avoir un métier dans le sport mais je me prépare aussi une porte de sortie si un jour le basket doit s’arrêter, ce que je n’espère pas de sitôt bien sûr.

Il y a encore beaucoup de progrès à faire pour rendre le sport mais aussi les choses de la vie quotidiennes plus accessibles aux personnes en situation de handicap.

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