Salles de consommation à moindre risque : les chiens aboient, la caravane passe

On le savait depuis longtemps : le lancement de l’expérimentation sur les salles de consommation à moindre risque relève de l’évidence d’un point de vue de santé publique… Les réactionnaires de tout poil ont hurlé au loup. Gageons que, comme sur de nombreux autres sujets sensibles (interruption volontaire de la grossesse, mariage homosexuel), on ne les entendra bientôt plus.

Et de 2 ! Après Paris, Strasbourg est la deuxième ville de France à lancer une expérimentation sur les salles de consommation de drogues à moindre risque. Des initiatives en matière de réduction des risques qui ont démarré tardivement en France. En dépit de l’intérêt que cette mesure présente d’un point de vue de santé publique (lire ici le second article de 66 Millions d’Impatients sur le sujet avec l’entrevue de Jean-Pierre Lhomme, Président de l’association Gaïa qui gère la salle ouverte récemment à Paris), nombre d’acteurs dont des décideurs politiques ont longtemps freiné des 4 fers pour empêcher qu’elle soit effectivement mise en œuvre.

« Les salles de consommation de drogues ne sont ni utiles ni souhaitables, déclaraient ainsi les services du Premier ministre François Fillon en août 2010. La première priorité du gouvernement est de réduire la consommation des drogues, pas de l’accompagner ni de l’organiser ».

Un débat qui fait rage depuis longtemps

Quelques semaines plus tôt, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) publiait une expertise collective portant sur la réduction des risques pour les usagers de drogues. Pour les experts ayant participé à la rédaction de ce document (médecins, spécialistes de l’addiction, universitaires, psychiatres, économistes, etc.), « les dommages infectieux (en particulier l’infection chronique par le VIH et/ou le VHC) liés à des contaminations par l’utilisation de matériels d’injection souillés [restaient alors] une préoccupation majeure ».

Parmi les recommandations de l’Inserm, figurait la mise en place d’une expérimentation visant à étudier la faisabilité de l’ouverture d’un CIS (Centre d’injection supervisé ou salle de consommation à moindre risque) « afin de définir les objectifs spécifiques de ce dispositif (diminuer les overdoses mortelles, diminuer le nombre d’abcès, attirer des injecteurs à haut risque pour les (re)mettre en contact avec des structures de traitement…). »

L’expérimentation lancée avec la loi santé

Il faudra attendre le changement de majorité en 2012 pour que cette option revienne sur la table avec la loi santé de Marisol Touraine adoptée en décembre 2015. Il va sans dire que cette décision a été l’objet de vives contestations. Dans un texte prononcé en juin 2015, lors de la 5ème édition des journées nationales de la Fédération Addiction, Christian Andréo, directeur général délégué de l’association Aides, retenait cette intervention à l’Assemblée nationale de Yannick Moreau, député Les Républicains vendéen :
« Légaliser les salles de shoot est une très grave erreur. Neuf pays seulement ont tenté cette aventure. Partout, c’est un échec. Plus qu’une erreur, la légalisation des salles de shoot est une faute. C’est une faute contre notre jeunesse, à qui vous adressez un terrible signal de banalisation de la drogue, qui pourrait désormais être légalement consommée dans certains endroits protégés de la République. C’est une faute contre nos forces de l’ordre qui, au péril de leur vie, luttent sans relâche contre le trafic de drogue (…) ». Une déclaration en totale contradiction avec les données de la science…

Une nouvelle mesure qui s’ajoute à plusieurs autres

L’expérimentation des salles de consommation s’ajoute à un dispositif de réduction des risques déjà existant bâti à la fois sur des structures, des programmes et des actions complémentaires dont l’objectif est de prévenir le risque infectieux (en particulier les hépatites B et C et le VIH) par :

  • la mise à disposition de matériel d’injection stérile,
  • la diffusion de messages préventifs,
  • l’accès au dépistage parmi une population à haut risque,
  • l’orientation vers des traitements de substitution aux opiacés,
  • l’appui aux usagers pour leur permettre un meilleur accès aux droits dont ils disposent.

La réduction des risques victime de son propre succès ?

La distribution gratuite de seringues et la mise en place des traitements de substitution aux opiacés (Subutex et Méthadone), des mesures également adoptées dans la douleur et la polémique, ont largement contribué à réduire les infections dont sont victimes les usagers de drogues injectables. Exemple avec le VIH… « Après une chute particulièrement prononcée entre 1995 et 1997 liée notamment à l’introduction des trithérapies retardant l’entrée dans la phase symptomatique de l’infection, la diminution s’est poursuivie à un rythme plus faible mais presque ininterrompue », relève l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).

En 2014, les usagers de drogues par voie intraveineuse représentaient 5 % de l’ensemble des nouveaux cas de sida contre 27 % en 1995. Un succès qui, paradoxalement, expliquerait selon Christian Andréo que les salles de consommation à moindre risque aient tant tardé à s’imposer sur notre territoire (lire ci-dessous son analyse sur le sujet).

« Plus l’urgence sanitaire s’éloigne, plus le discours moraliste est susceptible de gagner du terrain »
Christian Andréo, directeur général délégué de l’association Aides Christian Andréo, directeur général délégué de l’association Aides
« En France, dès la fin des années 90, on est arrivé de façon spectaculaire à enrayer l’épidémie de VIH chez les usagers de drogues grâce à ces mesures de réduction des risques. A partir du moment où on n’est plus dans une situation de crise sanitaire majeure – quand je dis ça, ça ne veut pas dire qu’il n’y a plus de problèmes pour les usagers de drogues, ça veut dire qu’ils ne décèdent plus de façon massive – fatalement, on a pu considérer qu’il n’était pas besoin d’en faire plus. Plus l’urgence sanitaire s’éloigne, plus le discours moraliste est susceptible de gagner du terrain et d’empêcher la mise en place de nouvelles mesures aussi intéressantes soient-elles du point de vue de la santé publique. On a pu l’observer avec les propos qui ont été tenus à l’Assemblée nationale pendant les débats ayant entouré l’adoption de la loi Touraine sur la modernisation du système de santé »

Les raisons d’être de ces lieux de consommation

La mise en place de ces lieux d’accueil permettra à terme, si l’on se fie aux expériences menées à l’étranger, de réduire la mortalité associée aux overdoses. De fait, peut-on lire dans l’expertise collective de l’Inserm, ils « permettent une intervention rapide et efficace en cas d’overdose. Aucune overdose mortelle n’a été enregistrée dans un CIS, malgré des millions d’injections pratiquées, et plusieurs estimations du nombre d’overdoses fatales évitées ont pu être réalisées ».

Autre vertu accordée à ce dispositif : il permet de promouvoir l’hygiène de l’injection (lavage des mains, désinfection), la mise à disposition de matériel stérile ainsi qu’une supervision de l’injection et parfois l’enseignement de techniques plus sûres.

Une opposition dénuée de tout fondement

Enfin, « les études démontrent clairement une diminution des abcès et autres maladies liées à l’injection, une diminution des comportements à risque de transmission du VIH/VHC (partage de matériel usagé ou de matériel servant à la préparation de l’injection) chez les usagers, avec une probable influence plus large sur la communauté des usagers ».

Face à ces avancées, dument étayées par l’observation des expériences menées à l’étranger, les griefs des opposants à ces salles de consommation manquent cruellement d’argumentation étayée et objectivée pour ne sembler relever au final que d’une idéologie bien éloignée des préoccupations qui doivent être au cœur de la prise de décision en la matière. La réalité, c’est que nous devons nous donner les moyens, simples et connus, pour intervenir de façon digne et utile auprès d’une population souvent précaire et en situation de détresse sanitaire : par empathie avec les personnes concernées, c’est-à-dire les usagers de drogues au premier chef mais aussi les professionnels intervenant auprès d’eux. C’est donc pour toutes ces raisons que 66 Millions d’IMpatients se félicite du lancement de cette expérimentation.

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