Au cœur de la 1ère salle de consommation de drogues à Paris

Le 17 octobre dernier, la première « salle de consommation à moindre risque », entendez salle de consommation de drogues à moindre risque, a ouvert ses portes en France sur le site de l’hôpital Lariboisière dans le Xème arrondissement de Paris, tout près de la Gare du Nord.

La gestion de ce lieu d’accueil est assurée par l’association médico-sociale Gaïa, spécialisée en addictologie et en réduction des risques liés à l’usage de drogues. Cette association œuvre dans le quartier depuis plusieurs années déjà et connaît bien les besoins des usagers de drogues, qui sont, depuis longtemps, assez nombreux du côté de la Gare du Nord.

Il était urgent de faire un pas vers ces personnes qui vivent dans des situations de grande précarité, de les aider à préserver au mieux leur santé, non seulement en distribuant des seringues stériles mais aussi en prévenant les risques d’overdose et en étant présent pour eux au quotidien afin d’aider le plus grand nombre à sortir de l’addiction.

Ce lieu, comme nous l’explique le docteur Jean-Pierre Lhomme, Président de l’association Gaïa, est aussi sécurisant pour les usagers de drogues que pour les habitants du quartier. Ces derniers peuvent en effet compter sur la salle et ses équipes pour permettre de limiter la consommation de drogue dans la rue, dans des parkings ou des halls d’escalier. Pour 66 Millions d’IMpatients, le docteur Lhomme explique comment s’organise cette salle de consommation à moindre risque (SCMR) et pourquoi il est indispensable d’offrir aux usagers de drogues un abri sécurisé, une écoute adaptée et bienveillante et d’ouvrir spécifiquement pour eux une porte vers une prise en charge médicale loin de tout jugement.

66 Millions d'IMpatients : Comment se passe l’accueil des usagers ?

Dr Jean-Pierre Lhomme : la salle est accessible 7/7 jours de 13h30 à 20h30, aux hommes et aux femmes majeurs.
C’est totalement anonyme, chaque usager donne le nom qu’il veut. Il indique en revanche une vraie date de naissance.

Les consommateurs entrent d’abord sous une sorte de préau. Ils peuvent simplement demander du matériel ou vouloir entrer pour consommer. S’il s’agit de leur première venue, ils ont un entretien qui explique le fonctionnement du lieu, les droits et devoirs de chacun.

Pour entrer, ils doivent montrer le produit qu’ils vont consommer. Ils utiliseront leur produit mais pas leur matériel. Puis on attribue à chaque usager un numéro et chacun attend son tour dans une salle qui sert à la fois de salle d’attente et de salle d’accueil. Il peut y avoir un peu d’attente selon les heures de la journée.

Et dans la salle de consommation ?

Dans la salle de consommation à proprement parler, il y a 13 postes de consommation par voie intraveineuse dont un, sous la forme d’un petit box un peu plus isolé, plus calme, qui est utilisé pour des gens qui sont en difficulté et prennent trop de risques dans leur mode de consommation. Il y a également une salle d’inhalation pour les gens qui passent de l’injection à l’inhalation. Cela nous permet de guider les utilisateurs vers un mode de consommation à moindre risque.

Tous les consommateurs sont supervisés dans cette salle par des professionnels de santé, des infirmiers, des éducateurs et des médecins. Il est fourni aux usagers du matériel stérile et chacun se lave les mains avant de consommer. On leur accorde une vingtaine de minutes à leur poste de consommation puis on les accompagne vers une salle de repos où ils ont droit à une petite collation s’ils le désirent.

Comment le dialogue intervient-il entre consommateurs et professionnels médico-sociaux ?

Dans la salle de repos, des éducateurs sont évidemment aussi présents pour discuter avec ceux qui en ont besoin et proposer de l’aide, comme par exemple un entretien avec un assistant social pour résoudre différents problèmes liés à leurs papiers, leurs droits, l’accès à la sécurité sociale, ou à un hébergement.

Pour instaurer davantage de dialogue et aider les usagers à reprendre confiance en eux, une activité appelée le « LaboFabrik » est à leur disposition. Les participants sont invités à fabriquer des objets à partir de matériaux recyclés et en profitent pour discuter de leur réinsertion sociale et professionnelle.

Selon qu’ils prennent le temps de discuter ou pas dans cette salle de repos, les consommateurs ressortent au bout de 30 à 45 minutes environ par une sortie spécifique, sans repasser par l’entrée. Ils ne peuvent d’ailleurs pas revenir tout de suite dans la salle.

La SCMR, c'est aussi une porte vers une prise en charge médicale ?

Certains usagers peuvent vouloir revenir une deuxième fois dans la même journée. Cela fait l’objet de discussion avec les équipes. Les professionnels de santé ont l’œil et le sens clinique pour juger de l’état de santé de la personne qui se présente, évaluer la situation et prendre en charge la personne de façon pertinente. Ils observent d’ailleurs la façon dont se passe la consommation. S’ils constatent que les usagers ont par exemple des abcès, de petits soins peuvent être pratiqués sur place.

Les médecins et infirmières sont aussi en mesure de proposer des dépistages pour les hépatites et le VIH via des TROD (tests rapides d’orientation diagnostic) et peuvent pratiquer un Fibroscan afin de mesurer l’évolution d’une fibrose du foie, le cas échéant.

Pour les cas plus sérieux, les professionnels de santé s’appuient sur un réseau de correspondants, dont fait partie l’hôpital et d’autres lieux de consultations de médecine générale. Ils proposent également des orientations vers des circuits plus spécialisés par rapport à des prises en charge de pathologies plus importantes, comme les maladies infectieuses ou l’hépatite C notamment.

En quoi la SCMR vient-elle compléter les dispositifs déjà existants en matière de réduction des risques pour les consommateurs de drogues ?

Ce lieu, qui est effectivement un lieu de consommation de drogues, est avant tout une porte d’entrée par rapport à des populations qui se trouvent dans une grande précarité et dont la santé est particulièrement en jeu. La salle permet de mettre en place diverses propositions de prise en charge pour assurer le suivi des usagers, dans un contexte d’acceptation de la consommation de drogues. C’est ainsi qu’il devient possible d’enclencher la conversation, d’établir une relation.

Des consommateurs de drogues qui ne peuvent pas ou ne veulent pas s’arrêter, cela a toujours existé et cela existera toujours. Or c’est un moment tabou, car socialement et légalement, les consommateurs n’ont droit à aucune écoute s’ils ne sont pas au moins entrés dans une phase où ils voudraient sortir de cette dépendance. Il n’y a pas de pont pour entrer en relation avec les consommateurs alors même qu’ils sont en danger. Grâce à ce lieu, on accueille les gens au moment où ils en sont dans leur vie et dans leur consommation et on les aide à avancer dans la préservation de soi. C’est cela la réduction des risques. On y va petit à petit en fonction de la capacité des gens à être accompagnés au moment présent.

Cette salle, c’est aussi une place pérenne pour les professionnels de santé et les travailleurs sociaux qui accueillent chacun au moment où il en est de sa consommation de drogues.

Il existe plus de 90 SCMR à l’étranger et leur bilan est plutôt encourageant, non ?

Les résultats des autres salles à l’étranger par rapport aux risques médicaux sont positifs. On y a noté une réduction du nombre d’overdoses, une meilleure prise en charge des malades d’hépatite C, et également un accompagnement par rapport à la dépendance. Les autres salles ont montré qu’il y avait une augmentation importante de l’entrée dans le soin de ces populations, soit avec des solutions de substitution, soit de sevrage.

Les consommateurs sont-ils disposés à venir ?

Pour l’instant, ils reniflent. Il y a en plein que l’on connaît bien, car Gaïa travaille depuis longtemps vers la Gare du Nord. Ceux que nous connaissions attendaient l’ouverture de cette salle qui les sécurise puisqu’elle s’adresse à des personnes en grande précarité qui consomment dans la rue, dans des parkings, des halls d’escalier. En ne leur proposant rien, on accentue les risques auxquels ils sont exposés. A partir du moment où l’on met en place une situation de prévention et de soins confortable, sans nier le moment difficile où ils en sont dans leur consommation, ils se sentent reconnus et apprécient l’initiative.

C’est un endroit où il y a peu de violence, car chacun le respecte et le fait respecter. Bien entendu, certains usagers ont malheureusement des troubles psychiatriques et il y a parfois des épisodes de violence, mais pas davantage que dans d’autres structures de soins et de prévention qui accueillent des patients en souffrance psychiatrique. De toute façon, les professionnels de santé qui travaillent dans la salle ont l’habitude de gérer ces situations et savent comment calmer le jeu. C’est avant tout un endroit où les consommateurs sont protégés.

Comment réagissent les  riverains ?

A chaque ouverture de salle à l’étranger, les riverains opposants ont craint une recrudescence de la violence, une augmentation du nombre de dealers, de consommateurs de drogues et avec eux pourquoi pas davantage de vols ou de prostitution. Tous les maux de la terre y passent ! La réalité, c’est que les consommateurs de drogues se trouvaient déjà dans le quartier de la gare du Nord depuis des années. Nous améliorons en fait la situation en leur offrant un cadre sécurisé avec de la prévention et des soins.

Nos équipes font des maraudes autour de la salle de consommation pour proposer aux consommateurs de venir et de ne pas consommer dans les parkings ou les cages d’escalier des bâtiments du quartier. C’est sécurisant pour tout le monde, en fait. Nous avons d’ailleurs travaillé en concertation avec les riverains et la mairie avant d’ouvrir la salle et ils ont été invités à la visiter au moment de l’inauguration. Les riverains peuvent appeler la salle (01 77 72 22 15) s’ils ont un problème, s’ils veulent aider une personne qui consommerait de la drogue dans leur immeuble, par exemple.

Pour ce qui est de la criminalité, elle existe également depuis longtemps dans ce quartier et les policiers nous confirment que la violence y est surtout liée à la consommation d’alcool.

En outre, une enquête sociologique pour mesurer la tranquillité publique a débuté avant l’ouverture de la salle et se poursuit durant la phase d’expérimentation afin de donner des réponses objectives sur ce point précis.

Cette semaine ouvre à Strasbourg, sur le site des hôpitaux universitaires de la ville, la seconde salle de consommation à moindre risque française. Une troisième est également prévue à Bordeaux.

A lire également; l'article complémentaire de 66 millions d'IMpatients sur le sujet :

Salles de consommation à moindre risque : les chiens aboient, la caravane passe

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