syndrome bien-etre

Êtes-vous obsédé par votre bien-être ?

Dans l’une des plus grandes librairies parisiennes, vers la gare Saint-Lazare, ce ne sont pas moins de 3 rayons de plus de deux mètres de haut qui sont consacrés au « développement personnel », à côté desquels se trouvent un rayon entier pour la diététique, un autre pour les régimes et un autre encore dédié au bien-être. Des centaines d’ouvrages prônent ainsi chacun leur méthode pour enfin trouver le graal du bien-être et se sentir bien dans son corps, dans sa tête, que cela soit au travail, en famille ou seul avec soi-même.

Parmi cette étourdissante collection de livres, l’un d’eux se démarque justement en dénonçant cette quête absolue pour obtenir une santé de fer, un corps de rêve, pour améliorer ses performances professionnelles, ses relations amicales, amoureuses, familiales, être à tout moment d’humeur constante et sereine, et incidemment augmenter probablement ses revenus ! Ce livre, c’est Le syndrome du bien-être, co-écrit par Carl Cederström et André Spicer*, et qui expose, à travers de nombreux cas concrets, comment cette recherche incessante du bien-être passe parfois par une discipline infernale qui, au lieu d’apaiser les individus, les asservit et les incite à se replier sur eux-mêmes.

Avez-vous une bonne note aux tests de bien-être ?

Chacun sûrement a sa recette du bonheur, sa liste de petits plaisirs bien à soi, mais dans la plupart des cas, on a quand même souvent le réflexe de vérifier que l’on se trouve dans la norme. Or avec les nouveaux outils connectés, mesurer son activité physique, son rythme cardiaque, ses cycles de sommeil est devenu très simple. Certains enregistrent ainsi en continu les données liées à leur quotidien. C’est ce que l’on appelle le « lifelogging ». Enchaîné à ses nouveaux indicateurs, on oublie de valoriser tout simplement notre ressenti et de nous laisser aller.

Ces nouvelles technologies n’ont évidemment pas échappé au monde de l’entreprise largement étudié par les co-auteurs du livre au travers de multiples exemples souvent déroutants et qui remettent en cause la frontière de plus en plus ténue entre vie professionnelle et vie privée. Les auteurs citent le cas de la société GLG Partners qui n’analyse pas seulement les résultats de travail de ses traders mais également leur sommeil et leurs habitudes alimentaires afin de comprendre leurs effets directs sur leurs performances professionnelles.

Des employeurs trop impliqués dans la santé de leurs employés ?

L’état de santé est devenu un tel enjeu pour les entreprises qu’il fait même désormais partie parfois de critères de recrutement. Ainsi, comme le rappellent les auteurs, en 2007, la clinique de Cleveland a-t-elle cessé d’employer des fumeurs. Son exemple a depuis été suivi par plusieurs établissements médicaux aux Etats-Unis.

Bien évidemment, les employés en bonne santé coûtent moins cher que ceux qui tombent malades… Mais la logique va jusqu’à miser sur le fait que si en plus les employés sont heureux, il y a de fortes chances qu’ils soient même encore plus rentables car plus performants et productifs ! L’exemple du campus Google à Palo Alto en Californie est très parlant. Piscine, terrain de volley, conférences passionnantes, repas délicieux matin et soir, snacks à volonté, multiples coins détente retiennent, sans en avoir l’air, les employés de la firme à succès… Succès, ce mot est à lui seul un bon motivateur à bien-être partant du postulat qu’il faut être en très belle forme et intellectuellement bien disposé pour réussir dans la vie. Le livre explique très bien le mécanisme qui conditionne ainsi certaines personnes à devenir des « athlètes d’entreprise », et ses auteurs citent l’étude d’une universitaire, Alexandra Michel, qui a suivi des banquiers d’affaires durant 9 années, et a pu se rendre compte qu’ils voyaient leur corps comme un « obstacle » à leur travail, un obstacle qu’il fallait dompter à travers des « mesures de dressage ».

Les gourous du bien-être

Fort heureusement, si vous êtes plutôt nul en bien-être, vous pouvez toujours suivre les préceptes de grands spécialistes qui gagnent allègrement leur vie grâce à des conférences, la publication de livres ou des séances de coaching. Les auteurs du livre rappellent que l’on compte environ 450 000 coachs pour améliorer sa vie dans le monde, que le secteur génère 2 milliards de chiffre d’affaires annuel, et qu’il n’y a besoin d’aucun diplôme particulier pour s’autoproclamer coach. Plutôt virulents à l’endroit de cette profession, les auteurs s’attaquent à ces dictateurs du bien-être, dont chacun se vante d’avoir, comme pour les régimes, la méthode miracle. Pensée positive, méditation de pleine conscience et autres idéologies du bien-être ont cependant toutes un point commun selon les auteurs : leur capacité à faire culpabiliser les candidats au bien-être.  

L’émergence de la biomorale

En effet, toutes ces méthodes destinées à aider tout un chacun à aller mieux, à se prendre en main, à améliorer sa vie privée ou professionnelle, à être en forme, à sublimer son corps… Toutes ces méthodes partent du principe que l’on a tous en nous les moyens de changer et que finalement, si l’on n’y parvient pas, c’est entièrement de notre faute.

Ce genre de théorie est évidemment du pain béni pour le monde de l’entreprise qui ne peut ainsi être tenu responsable des problèmes de stress de ses employés… Sous-entendant qu’ils ne se donnent sûrement pas les moyens d’être suffisamment en forme, équilibrés et performants. Mais ce jugement dépasse également les frontières professionnelles. Quelqu’un qui serait en surpoids, avec du cholestérol, au chômage ou quitté par son conjoint ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Les graves problèmes de santé doivent même être envisagés comme le signe d’un dérèglement qu’il s’agit simplement de rectifier, si possible bien sûr en prenant les choses du bon côté. Pour illustrer cette vision qu’ils qualifient de tyrannique, les auteurs citent l’exemple extrême de Rhonda Byrne, une australienne qui a vendu près de 4 millions d’exemplaires de son livre « The Secret » consacré au développement personnel, et qui va jusqu’à dire en parlant des victimes du tsunami de 2004 :« Conformément à la loi de l’attraction, les victimes devaient sans doute cultiver des pensées négatives quand la catastrophe est arrivée ». Effrayant…

En bonne santé à s’en rendre malade

Revenons à nos banquiers d’affaires dont nous parlions plus haut. Alexandra Michel s’est rendue compte qu’au bout de 3 ans d’annihilation de toute idée de laisser aller, certains d’entre eux ont commencé à avoir des accès de violence, à souffrir de « fatigue et d’engourdissement chroniques, d’une consommation compulsive de nourriture ou de films pornographiques, ainsi que de manquements systématiques aux obligations familiales ». A trop vouloir les dresser, le corps et l’esprit se rebellent, la recherche du bonheur devient obsessionnelle, chaque écart ou baisse de forme est perçu comme un échec, l’angoisse et le repli sur soi s’installent et le « syndrome du bien-être » apparaît bel et bien.

Une conclusion d’Impatients : en la matière, comme dans beaucoup d’autres dès qu’on traite de sujets aussi sensibles et singuliers que celui du bien-être, il n’y a pas de remède miracle… Eventuellement des conseils à prendre de l’expérience des uns et des autres, mais surtout et toujours l’importance de se les approprier avec suffisamment de recul, de sincérité et de sens critique vis-à-vis de soi-même, de ses envies et besoins, de ses attentes et capacités… C’est certainement dans cet auto-questionnement qu’un chemin vers le bien-être se parcourt, et cela personne ne peut le faire à la place d’un(e) autre.

 

Le Syndrome du bien-être
Par Carl Cederström & André Spicer
Traduction Edouard Jacquemoud
176 pages – 15 euros
Editions l’Echappée, Coll. « En finir avec »

* Carl Cederström est enseignant chercheur à la Stockholm Business School. Il est le coauteur de Dead Man Working (Zero Books, 2012) et de How to Stop Living and Start Worrying (Polity Press, 2010).
* André Spicer est professeur à la Cass Business School, de la City University de Londres. Il est l'auteur de
Metaphors We Lead By (Routledge, 2010) et de Unmasking the Entrepreneur (Edward Elgar Publishing, 2009).

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