Orthorexie : quand manger sain devient obsessionnel

Est-il possible que vous connaissiez autour de vous une personne dont le régime alimentaire, si sain soit-il, tourne à l’obsession au point de devenir un obstacle dans sa vie ? Cela peut dès lors s’apparenter à un trouble du comportement alimentaire, au même titre que l’anorexie ou la boulimie. On appelle ce trouble l’orthorexie.

Faisons le point sur ce sujet avec le docteur Filsnoël, psychiatre et nutritionniste à la Clinique des Vallées à Annemasse.

66 Millions d’Impatients : Depuis quand parle-t-on d’orthorexie ?

Docteur Filsnoël : C’est un trouble qui a été décrit assez récemment, en 1997 précisément, par le docteur Bratman. Il a mis au point un questionnaire qui porte son nom et permet de mesurer le degré d’orthorexie dont le patient est atteint (voir en bas de l’article).

Quels sont les signes de l’orthorexie ?

L’orthorexie consiste à établir et suivre des règles autour de l’idée du manger sain. Cela devient un trouble lorsque ces règles se rigidifient, lorsque la personne culpabilise si elle ne les suit pas au point de conduire à des comportements sociaux inadaptés. On m’a relaté un exemple très concret il y a quelques jours : une femme qui, lorsqu’elle est invitée à dîner chez des amis, vient désormais systématiquement avec sa propre nourriture. Dans un tel cas, cela devient obsessionnel, socialement excluant.

Sait-on si, en France, beaucoup de gens souffrent d’orthorexie ?

C’est très compliqué à savoir, car les orthorexiques ne consultent pas dans la mesure où ils pensent manger sain et que c’est bon pour leur santé. Cependant, je suis amené à diagnostiquer des orthorexiques car chez certains patients anorexiques, le discours orthorexique est plus ou moins marqué. En effet, les aspects obsessionnels et parfois perfectionnistes sont un point commun de ces deux troubles du comportement alimentaire.

Peut-on dire que l’orthorexie est une maladie ?

Je parlerais plus volontiers de conduite alimentaire, mais lorsqu’une souffrance physique ou psychique s’installe, alors oui, cela devient pathologique.

Est-ce dangereux pour la santé d’être orthorexique ?

Cela dépend de ce que l’on considère comme « sain » et de ce que l’on s’impose comme règles alimentaires. Souvent, manger sain est assimilé à limiter ses apports caloriques et donc manger peu. Dans ce cas, on peut tomber dans l’anorexie, et cela devient dangereux. Mais il peut aussi s’agir de carences. Par exemple, en ce moment, on diabolise beaucoup le lactose et le gluten, mais tout le monde n’y est pas intolérant, les vrais allergies sont même très rares. Or s’astreindre à un régime extrêmement strict sur ce point, sans raison valable, peut conduire la personne à mal équilibrer son alimentation et également à réduire sa vie sociale. Outre la maigreur ou les carences possibles, le danger réside en effet également dans la souffrance psychique, si la personne s’isole trop, ne pense plus qu’à ses prochains repas, culpabilise de mal manger…

Jusqu’où cela peut-il devenir une souffrance psychique ?

Les patients souffrent la plupart du temps, car l’alimentation prend toute la place dans leur vie. Ils planifient leurs repas de façon obsessionnelle, parfois plusieurs jours à l’avance. Des rituels liés à l’alimentation s’installent, auxquels il ne faut pas déroger sous peine que la personne devienne très angoissée. Le plaisir de manger diminue, seules les règles du « manger sain » ont de la valeur. La vie sociale des personnes orthorexiques peut en être très affectée.

Qui est le plus touché par cette maladie ?

Comme pour l’anorexie, les femmes principalement sont touchées. Et comme pour l’anorexie, cela peut commencer très jeune. En effet, l’estime de soi au niveau corporel peut chuter chez les jeunes filles vers l’âge de 12 ans. Si l’on remarque qu’un(e) adolescent(e) a un rapport de plus en plus complexe et rigide face à la nourriture, cela peut être un signe. Au quotidien, l’adolescent(e) orthorexique va, par exemple, surveiller ce que ses parents préparent à manger.

Comment aider une personne orthorexique ?

Le seul moyen est de l’aider à se rendre compte qu’elle tombe dans un comportement obsessionnel. Mais c’est malheureusement compliqué, car l’orthorexique est persuadé de manger sain et que cela lui fait du bien. Comme je le disais, en dehors des cas de maigreur ou de souffrances psychiques, les orthorexiques ne ressentent pas la nécessité de se soigner.

TEST DE BRATMAN

  • Passez-vous plus de 3 heures par jour à penser à votre régime alimentaire ?
  • Planifiez-vous vos repas plusieurs jours à l’avance ?
  • La valeur nutritionnelle de votre repas est-elle à vos yeux plus importante que le plaisir de le déguster ?
  • La qualité de votre vie s’est-elle dégradée, alors que la qualité de votre nourriture s’est améliorée ?
  • Êtes-vous récemment devenu plus exigeant(e) avec vous-même ?
  • Votre amour propre est-il renforcé par votre volonté de manger sain ?
  • Avez-vous renoncé à des aliments que vous aimiez au profit d’aliments « sains » ?
  • Votre régime alimentaire gêne-t-il vos sorties, vous éloignant de votre famille et de vos amis ?
  • Éprouvez-vous un sentiment de culpabilité dès que vous vous écartez de votre régime ?
  • Vous sentez-vous en paix avec vous-même et pensez-vous bien vous contrôler lorsque vous mangez sain ?

En répondant “oui” à 4 ou 5 des questions ci-dessus, vous révélez qu’en ce qui concerne votre alimentation, mieux vaudrait avoir une attitude plus détendue. En répondant oui à toutes les questions, vous montrez que vous êtes complètement obsédé par le fait de manger sain.

EN SAVOIR PLUS

Les Alimentations particulières, par Claude Fischler publié aux éditions Odile Jacob.

 

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