Comment arrivent et comment prévenir les erreurs de côté en chirurgie ?

La Haute Autorité de Santé rappelle qu’en France, sur environ 6,5 millions d’interventions chirurgicales chaque année, surviendraient 60 000 à 95 000 événements indésirables graves, dont la moitié serait évitable.

Dans un contexte où chaque minute de bloc opératoire doit être financièrement optimisée, les services de chirurgie sont soumis à une telle pression que certaines erreurs évitables se produisent encore trop souvent. C’est le cas, notamment pour les erreurs de côté. En effet, il arrive encore trop souvent que certains patients soient opérés du mauvais côté.

Pour éviter ces accidents qui ont parfois des conséquences irréversibles, il existe pourtant un outil simple : une check-list au bloc opératoire, proposé par l’Organisation mondiale de la santé et adaptée en France par la Haute Autorité de Santé, sur le modèle de ce qui existe dans l’aéronautique. Cette dernière est cependant mal acceptée et donc peu mise en œuvre par les équipes en chirurgie.

Comment en vient-on à se tromper de côté au bloc opératoire ?

François Jaulin, mathématicien de formation initiale, aujourd’hui médecin anesthésiste-réanimateur, nous raconte combien il fut frappé lors de ses études de médecine par la place qu’occupent les savoirs théoriques au regard des savoirs faire et des savoir être. « L’étude des maladies et des thérapies est primordiale, mais un champ a été oublié : la façon dont on administre les soins et la sécurité des patients qui en est liée. », précise-t-il. S’il reconnaît que ces 10 dernières années, les soins se sont beaucoup standardisés, il constate aussi que les enseignements et la culture dans la manière de travailler n’ont pas suffisamment évolué ces 50 dernières années, alors que les soins se sont beaucoup complexifiés. François Jaulin illustre ce point en expliquant, qu’il y a 50 ans, un patient, lorsqu’il se faisait opérer, rencontrait moins de 10 soignants dans son parcours de soin, principalement le chirurgien, l’anesthésiste et un(e) infirmier(e). Il n’y avait alors même pas de salle de surveillance post-interventionnelle. Or de nos jours, on estime qu’un patient nécessitant une intervention chirurgicale, sera pris en charge, directement ou indirectement par plus de 30 personnes. En outre, le Dr Jaulin constate que les cadences ont énormément augmenté. Un chirurgien ophtalmologue peut par exemple faire une vingtaine d’opérations de la cataracte à la suite en une seule journée, or c’est typiquement une procédure où se tromper de côté est possible. Ce rythme peut conduire les intervenants à se croiser durant des phases critiques et il arrive que le chirurgien termine une intervention pendant l’anesthésiste s’occupe déjà du patient suivant. Il poursuit : « Cette cadence et cette complexité croissante exposent à des risques accrus d’erreurs de communication, chacun tenant son rôle sans pouvoir toujours vérifier le travail de ses collègues. Les transmissions sont plus nombreuses, sans qu’elles soient toujours standardisées et systématiques. Enfin, les interruptions de tâche et des perturbations, notamment liées à l’usage intensif des téléphones portables personnels ou professionnels, entraînent malheureusement parfois des accidents comme une erreur de côté. »

Une check-list au bloc pour assurer la sécurité des patients

Pour Claude Rambaud, vice-présidente de l’association Le Lien, dont le cœur de mission est la défense des victimes d’accidents médicaux, une des solutions les plus simples est d’appliquer la check-list recommandée par la Haute Autorité de Santé (HAS). Elle qui a participé au groupe de travail sur l’élaboration de cette check-list, se souvient qu’à l’époque déjà, certains membres du groupe de travail étaient opposés à faire de la check-list une procédure règlementaire obligatoire. La HAS a donc choisi d’en faire une recommandation soumise et à la bonne volonté de tous et le ministère ne l’a pas davantage imposée. « Il y a un certain déni en France des soignants sur la réalité des erreurs médicales, et dans l’ensemble, quand on observe les pratiques en chirurgie, même sur des étapes qui semblent simples comme la vérification de l’identité des patients, les choses se passent rarement selon les recommandations sécuritaires. », insiste-t-elle.

Le Dr Jaulin confirme qu’aujourd’hui encore la check-list est mal perçue par les soignants. Bien qu’elle ait été élaborée par des acteurs de terrain, selon l’anesthésiste, une formation reste nécessaire pour que les soignants y adhèrent. Ces derniers se sont vus imposer cet outil, comme une tâche administrative supplémentaire, alors qu’ils en sont déjà surchargés. « Pour ma part, je fais en sorte de ne pas endormir le patient avant que le chirurgien n’arrive pour pouvoir faire tous ensemble la check-list mais certains n’apprécient pas ma démarche et me font remarquer que c’est une perte de temps. », commente le Dr Jaulin, également président de Facteurs Humains en Santé et cofondateur avec le Dr Frédéric Martin de la Patient Safety Database et de la SafeTeam Academy, qui œuvrent pour l’amélioration de la qualité et de la sécurité des soins. Fervent défenseur de la check-list, il lui paraît important que celle-ci s’applique dès l’accueil du patient qui devrait idéalement être réalisé par les équipes anesthésique et chirurgicale au complet. Selon lui, la criticité de l’accueil du patient n’est pas perçue comme telle. L’accueil est trop souvent banalisé et parfois donc en réalité négligé, parce que ce n’est pas un moment qui semble présenter des risques au niveau des soins, comme c’est le cas d’une salle d’opération. Or une erreur de côté, voire une interversion de patients, peut se jouer parfois au niveau de l’accueil. Pour l’anesthésiste : « Cette check-list n’est pas là pour infantiliser les soignants, car c’est ainsi que certains le perçoivent, mais bel et bien un outil, un prétexte à se coordonner, à communiquer, à structurer un travail d’équipe. ».

C’est d’autant plus désolant selon Claude Rambaud, que les données des Etats-Unis, où la check-list est très largement utilisée, montre qu’elle réduit considérablement le nombre d’erreurs médicales. « Là-bas, un chirurgien qui ne se sert pas de la check-list et fait une erreur de côté n’est tout simplement pas assuré. C’est un levier efficace. Peut-être faudrait-il que les assureurs s’entendent en France pour activer ce moyen de pression ? », lance la vice-présidente du Lien.

Impliquer le patient dans sa prise en charge pour sa sécurité

En attendant, Claude Rambaud comme le Dr Jaulin sont partisans d’impliquer les patients le plus possible dans leur propre prise en charge. Ainsi, si l’état de santé du patient le permet, il est important qu’en arrivant au bloc, il dise lui-même son nom, la raison pour laquelle il est là et, le cas échéant, le côté pour lequel il se fait opérer. Lui, ou ses parents s’il s’agit d’un enfant, peuvent même demander à participer à marquer au feutre l’endroit où l’opération est prévue.

Le Dr Jaulin n’hésite jamais à mettre les patients à l’aise et les encourager à prendre la parole si besoin, pour indiquer par exemple si quelque chose leur semble anormal, rappeler une allergie et pourquoi pas l’inclure à participer à une partie de la check-list, pour le rassurer, lui montrer que tout est prévu pour assurer sa sécurité.

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