Les médecines complémentaires à l’hôpital

Bien que mis en doute et stigmatisés par certains, les soins dits complémentaires sont intégrés depuis plusieurs décennies déjà dans les approches thérapeutiques proposées dans ces temples de la médecine conventionnelle que sont les hôpitaux, afin notamment d’aider les patients à mieux supporter leur maladie et les traitements médicamenteux parfois lourds sur le plan physique comme psychique. On parle bien ici de soins « complémentaires », à distinguer des soins « alternatifs » qui sous-entendent qu’il s’agirait de thérapies que les patients utilisent à la place de la médecine conventionnelle.

Selon le docteur Bénédicte Mastroianni, oncologue au centre Unicancer Léon Bérard à Lyon, si plus de la moitié des patients cancéreux ont recours à des médecines complémentaires en plus des traitements prescrits par leur oncologue, ils ne seraient en revanche que 4 à 5% à envisager de se fier plus volontiers aux soins alternatifs plutôt qu’à la médecine conventionnelle.

Quels sont ces soins complémentaires pratiqués à l’hôpital et comment les professionnels de santé se les approprient-ils ? Comment répondre aux attentes des patients pour améliorer leur qualité de vie malgré des maladies et des traitements parfois très difficiles à supporter ? C’est le défi des professionnels de santé que nous avons interrogés sur la question d’une part dans le domaine du cancer au service d’oncologie du centre Léon Bérard à Lyon, et d’autre part en matière de prise en charge psychiatrique au centre hospitalier Sainte-Anne à Paris.

La méditation au centre hospitalier Sainte-Anne à Paris

Interview de Florent Dulong, infirmier clinicien, formé en méditation pleine conscience

Je suis infirmier clinicien et j’ai commencé à travailler avec Christophe André en 2009 car je travaille dans son service à l’hôpital Saint-Anne à Paris. Christophe André a été le premier à introduire les groupes de méditation pleine conscience à l’hôpital en France dès 2004, selon les programmes créés à partir du programme initial de Jon Kabat-Zinn aux Etats-Unis. J’ai donc suivi la formation pour devenir ce que l’on appelle « instructeur » (je préfère le terme d’animateur) de thérapie cognitive basée sur la pleine conscience  dans son application spécifique du programme pour éviter les rechutes dépressives (programme MBCT : en savoir plus en lisant notre article sur la méditation pleine conscience). C’est un programme que nous proposons 3 fois par an à des patients suivis en ambulatoire par un psychiatre. Ces groupes ne peuvent pas être proposés à des personnes hospitalisées. C’est un programme qui s’adresse à des personnes qui ont traversé des épisodes dépressifs, pour leur éviter les rechutes. Ce n’est pas un programme curatif et cela ne remplace pas un suivi psychiatrique, ni un traitement médicamenteux. Cela vient en complément, en prévention du risque de rechute.

Il s’agit de 8 séances de 2 heures, dans des groupes de 8 à 10 personnes, durant lesquelles on ne fait pas uniquement des exercices de méditation puisque l’on y fait également de la psycho-éducation concernant la dépression. Ensuite, chaque exercice appris durant les séances doit être refait par les patients chez eux, chaque jour. C’est une pratique qui demande d’y consacrer 45 minutes à 1 heure quotidiennement. C’est donc souvent impossible pour des patients qui sont en pleine phase dépressive. Il faut en être sorti pour parvenir à suivre efficacement le programme. Du fait que c’est un programme qui demande une discipline exigeante, et comme nous avons beaucoup de demandes, nous sommes assez sélectifs. Les patients intéressés doivent nous présenter une « lettre de motivation », une lettre de leur psychiatre puis nous les rencontrons lors d’un entretien individuel. Ce que nous demandons aux patients est très difficile et c’est pourquoi nous sommes obligés d’en passer par cette étape de sélection. D’ailleurs, lors des programmes, les soignants encadrants s’engagent à pratiquer également les exercices de méditation quotidiennement, et eux-mêmes ne trouvent pas toujours le temps de le faire.

Cela dit, malgré notre attention portée à la sélection des patients, la réussite du suivi du programme dépendra de leur assiduité à pratiquer tous les jours, d’autant que le programme devient de plus en plus exigeant au fur et à mesure des séances. En effet, à partir de la quatrième séance, on va commencer à s’attaquer au fond des problèmes des patients, à leurs ruminations anxio-dépressives. Ils vont alors se confronter à ce qui a déclenché leur dépression et la pratique des exercices bien suivis lors des quatre premières semaines va les aider à traverser cette étape. En pleine conscience, on ne cherche pas à modifier les pensées mais à changer le point de vue que l’on a sur nos pensées. Il y a un grand travail d’acceptation, qui est difficile. L’idée n’est évidemment pas de les accepter comme une fatalité et de sombrer à nouveau dans la dépression mais de leur laisser un peu de place puis grâce à la méditation, elles vont peu à peu s’effilocher, se diluer. Pour y parvenir, l’entrainement quotidien est essentiel.

A l’issue du programme, des séances de maintien peuvent être proposées aux anciens patients ayant participé au programme. Ils sont aujourd’hui environ 150 à avoir participé à nos groupes ces dernières années. Il y en a certains que nous n’avons jamais revus mais ils sont nombreux à venir régulièrement s’entrainer et ceux qui pratiquent quasiment quotidiennement nous disent qu’ils souffrent beaucoup moins de leurs ruminations et parviennent à identifier, ressentir ce qui pourrait les faire rechuter. Pour ceux qui ont continué à pratiquer la méditation et ont subi malgré tout une rechute, celle-ci s’avère moins sévère.

Témoignages de patients du centre hospitalier Saint-Anne pratiquant la méditation pleine conscience

Noémie : J’ai commencé la méditation à l’hôpital Sainte-Anne avec le docteur Christophe André il y a une dizaine d’années et je continue à aller aux séances de maintien avec Florent Dulong. Je n’en fais plus forcément tous les jours car j’ai du mal à être disciplinée. Bien sûr au début, portée par le groupe, j’en faisais quotidiennement et lorsque je vais aux séances de maintien, cela me remotive pour quelques jours mais je finis par en faire de moins en moins. Cela dit, même sans faire vraiment les exercices, au quotidien, je prends le temps d’être en pleine conscience, de me concentrer sur le moment présent, sur ce que je fais, ne serait-ce que lorsque je me brosse les dents ! C’est de la pleine conscience sans méditer.

Au début, les raisons qui m’ont poussée à pratiquer étaient que je suis une personne très anxieuse, principalement du fait que j’ai un enfant malade, qui était suivi à Saint-Anne. C’est en allant à des conférences là-bas que j’ai entendu parler de la méditation pleine conscience, et comme je faisais beaucoup de yoga, cela a immédiatement retenu mon attention. Le docteur André a jugé que cela pourrait m’aider à faire baisser mon anxiété, à moins réagir intensément à chaque situation à laquelle je pouvais être confrontée. Effectivement, grâce à la méditation, j’ai réussi à moins me laisser emporter par mes pensées, à voir qu’il y avait d’autres choses autour de moi. La méditation apprend à élargir sa vision, à faire la part des choses, à ne pas s’enfermer sur une idée fixe. Je dois dire qu’au-delà de la méditation, le groupe m’a beaucoup aidée également. On se sent moins seule, on parle de nos problèmes, après les séances on se retrouve pour discuter, prendre un café. Cela s’est avéré important pour moi.

Véronique : Je pratique la méditation pleine conscience à Saint-Anne depuis 2 ans. J’en avais entendu parler par un ami qui a connu la dépression et avait commencé la méditation à l’hôpital Saint-Antoine. J’ai traversé une dépression en 2012, notamment suite au sevrage d’alcool et de cannabis que je consommais depuis plus de 40 ans. Je pense que j’ai toujours eu un terrain dépressif mais que mes addictions les masquaient. Quand j’ai tout arrêté, je suis tombée en grave dépression. Aujourd’hui je suis sobre et très contente, même si cela n’a pas été facile tous les jours.

La méditation m’a à la fois aidée à ne pas faire de rechute dépressive mais c’est un soutien également par rapport à mes anciennes addictions. Je n’ai pas eu trop de mal à pratiquer car je faisais déjà du yoga depuis 1995. Aujourd’hui, je ne fais pas forcément 45 minutes tous les jours mais je parviens à prendre quand même du temps pour moi le matin et je me mets en pleine conscience aussi à plusieurs moments dans la journée, quand je marche notamment. La méditation m’aide au quotidien, car j’ai tendance à partir dans tous les sens, à ne pas savoir faire de « pauses ». Pour l’instant j’ai également encore besoin d’un traitement médicamenteux en parallèle, mais la méditation m’aide à rassembler mon corps et mon esprit. Je ne tiens pas à aller plus vite que la musique. Je prendrai évidemment des médicaments tant que j’en ressentirai le besoin.

Je continue à aller aux séances de maintien à l’hôpital tous les 15 jours. Le groupe est très important, c’est une énergie supplémentaire très motivante.

Une palette de soins complémentaires au centre Léon Bérard, à Lyon, membre du réseau Unicancer

Interview du Docteur Bénédicte MASTROIANNI, spécialiste en soins de support et en oncologie pulmonaire

Notre service est un service de médecine palliative pour les patients cancéreux où l’on traite les problèmes complexes comme les complications en cours de traitement, les problèmes liés à la douleur, ou la fin de vie.

Nous proposons dans notre service l’accès à des médecines complémentaires en plus des traitements conventionnels. En cancérologie, on sait que plus de la moitié des patients ont recours à des médecines complémentaires. Seuls 4 à 5% des patients souffrant de cancer envisagent ces recours non pas comme des médecines complémentaires mais comme des médecines alternatives et ne font alors pas appel à la médecine conventionnelle en oncologie, ce que nous n’encourageons évidemment pas.

Les traitements complémentaires sont proposés chez nous soit directement par les oncologues soit par les médecins en soins de support. Ils peuvent aussi être recommandés par les médecins traitants, divers professionnels de santé, les associations de patients, voire par les autres malades. Il est parfois difficile d’obtenir des informations fiables sur les médecines complémentaires mais, en oncologie, les patients osent de plus en plus en parler à leurs médecins et de notre côté nous avons une assez bonne expérience sur ce qui est le plus pertinent à leur proposer selon leur pathologie et leurs traitements.

En outre, pouvoir le proposer dans un cadre hospitalier, ou par le biais d’associations de patients permet de ne pas laisser les patients risquer de croiser le chemin de praticiens peu scrupuleux qui pourraient profiter de leur détresse pour vendre à des prix exorbitants des prestations ou produits soi-disant thérapeutiques. Ces personnes font beaucoup de mal aux médecines complémentaires qui ont prouvé leur efficacité. D’ailleurs, en oncologie, nous approchons de plus en plus de l’élaboration d’une charte de bonnes pratiques concernant le recours aux médecines complémentaires.

Au centre Léon Bérard, nous proposons de l’ostéopathie, de l’art-thérapie, des soins socio-esthétiques et de l’activité physique adaptée (voir notre article sur l’alimentation et l’activité physique adaptée en oncologie).Toutes ces pratiques et activités sont ouvertes à l’ensemble de nos patients, qu’ils soient hospitalisés ou viennent en ambulatoire et elles sont financées par des associations comme La Ligue contre le Cancer. Nos patients ont également accès à de l’hypno-analgésie (voir notre article sur l’hypnose pratiquée à l’hôpital Gustave Roussy). Nous avons la chance d’avoir diverses médecines complémentaires à disposition et de pouvoir proposer le bon soin, au bon patient, au bon moment. Grâce à cela, nous pouvons à la fois traiter la tumeur et soigner la personne dans sa globalité en portant attention à son bien-être, à sa qualité de vie. En tant que médecin ou soignant, pour favoriser la réussite des traitements, nous devons faire alliance avec le patient, être à son écoute. Tant que le patient prend son traitement conventionnel et qu’il trouve (ou que nous l’avons aidé à trouver) des pistes pour aller mieux, pour mieux supporter notamment ses traitements, tout le monde est gagnant. Aujourd’hui en oncologie, l’accompagnement par le biais des thérapies complémentaires est devenu très important. C’est un point sur lequel il serait difficile de revenir en arrière. Si vous retirez à un patient qui en a pris l’habitude ses séances de marche nordique ou de pilates hebdomadaires, il est quasiment certain que s’il ne les compense pas par d’autres types d’activités du même genre, son état de santé et sa qualité de vie pourraient se dégrader et il subira davantage les effets de la fatigue.

En outre, et c’est un point tout à fait essentiel, ces thérapies permettent aux patients de se sentir concrètement acteurs dans la prise en charge de leur maladie. Ils ressentent le fait de faire quelque chose pour aller mieux, de ne pas « subir » simplement des traitements parfois très lourds et avec des effets secondaires pénibles.

 

COUPEURS DE FEU ET RADIOTHÉRAPIE
Le docteur Isabelle Martel-Lafay, oncologue radiothérapeute au Centre Unicancer Léon Bérard à Lyon, nous parle des patients de son service qui font appel à des « coupeurs de feu »…
« Je dirais que plus de la moitié des patients que nous traitons en radiothérapie a recours à des coupeurs de feu et cela intéresse tout type de malades, quels que soient leur âge ou leur milieu socio-professionnel. Certains patients qui travaillent eux-mêmes dans le milieu médical font appel à des coupeurs de feu. Bien entendu, de nombreux patients en traitement de radiothérapie pour un cancer me demandent mon avis sur l’intervention d’un coupeur de feu en parallèle des séances de radiothérapie. Je leur réponds que cela ne fait pas partie des choses que l’on étudie en faculté de médecine et que nous n’avons pas d’informations objectives ou d’études scientifiques sur le sujet. Evidemment je n’ai aucune adresse de coupeurs de feu à recommander. Les patients en entendent parler par le bouche à oreille.
Concernant le recours à un coupeur de feu, parmi les médecins, il y a deux écoles : ceux, majoritaires, qui pensent que c’est finalement inoffensif (effet placebo) et ne sont pas opposés à l’intervention d’un coupeur de feu pendant l’irradiation, et  ceux qui pensent que si c’est effectivement efficace pour apaiser les effets secondaires de la radiothérapie, cela peut également amoindrir l’efficacité attendue et de ce fait déconseillent toute intervention.
Pour ma part, dans la mesure où il s’agit de personnes, qui, ayant un « don » particulier, ne demandent pas d’argent, ce qui est le cas en général, je n’y suis pas opposée. Il faut en revanche beaucoup se méfier de ceux qui monnaient leurs services. Souvent les patients font appel à un coupeur de feu de façon préventive, avant les séances de radiothérapie et il est arrivé que je trouve que certains patients présentent une tolérance parfois étonnante face aux traitements. Mais cela ne tient pas lieu d’étude scientifique, c’est juste une impression que j’ai pu avoir concernant quelques patients, on ne peut en aucun cas en tirer quelque conclusion que ce soit. »

Notre dossier sur les médecines alternatives et complémentaire (MAC) :

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