Politique du handicap en outre-mer : l’urgence d’un rattrapage

Un « faux départ » pour la politique du handicap en outre-mer. Le rapport sénatorial paru en juillet 2025 dresse un état des lieux très préoccupant, vingt ans après la loi Handicap. Sur le terrain, en Guyane, à La Réunion et en Guadeloupe, une coordinatrice de France Assos Santé, une représentante de l’Apajh et une bénévole de l’Unafam, 2 associations membre du réseau, décrivent les difficultés quotidiennes pour les personnes concernées et appellent à des moyens supplémentaires en urgence.

Un retard majeur pour le suivi, l’accompagnement et l’insertion des personnes en situation de handicap (enfants comme adultes) vivant dans les départements et régions d’outre-mer (DROM), par rapport à l’Hexagone. C’est le constat sans appel dressé par le rapport sénatorial « Politique du handicap outre-mer : faux départ et course de fond », publié en juillet dernier. Les objectifs fixés par la loi Handicap de 2005 sont loin d’être atteints dans les DROM. Non seulement le pourcentage de personnes concernées par le handicap y est supérieur à la moyenne nationale, mais il existe dans ces territoires des facteurs environnementaux, sanitaires et économiques aggravants (coût de la vie, précarité, difficultés à se déplacer, addictions plus élevées, exposition à certains polluants comme le mercure, etc.). La liste est longue, malheureusement, et c’est la double peine pour les personnes et familles concernées.

Pour les enfants, notamment, la prévalence du handicap est élevée : alors que dans l’Hexagone, 4% des enfants étaient concernés par un handicap en 2021, ils étaient 5% en Guyane, 6% en Guadeloupe et à La Réunion et 21% à Mayotte. Concernant les retards cognitifs sévères, Mayotte se démarque dramatiquement avec 18% des enfants concernés, versus 3% dans l’Hexagone. Le rapport pointe en particulier un manque de dispositifs inclusifs Ulis et un retard dans le déploiement du handisport. L’offre médico-sociale est nettement insuffisante partout, avec par exemple 12 places seulement en maison d’accueil spécialisée à Mayotte. Du côté des adultes, l’insertion professionnelle est très difficile et s’explique notamment par des infrastructures peu adaptées et des déplacements plus compliqués sur les îles.

Focus sur la situation en Guyane, à la Réunion et en Guadeloupe.

« Des familles quittent la Guyane, faute de suivi pour leur enfant »

Le rapport met en lumière des spécificités sanitaires particulièrement préoccupantes en Guyane, notamment un taux de saturnisme infantile 13 fois plus élevé et un taux de syndrome d’alcoolisation fœtale 10 fois supérieur à ceux de l’Hexagone. Sur le terrain, Géraldine Domingo, coordinatrice France Assos Santé Guyane confirme que l’agence régionale de santé (ARS) est très mobilisée sur ces questions mais que les relais sont insuffisants. « Nous manquons d’associations de lutte spécifique contre ces fléaux. La prévention auprès des populations est insuffisante pour le moment. De plus, elle est particulièrement complexe à déployer en Guyane car de nombreuses ethnies cohabitent, avec des codes sociaux différents (amérindiens, bushinengues, créoles, brésiliens, etc.). Il serait utile de déployer des actions de communication ciblées pour chaque communauté », précise la coordinatrice.
Au quotidien, les problèmes s’enchevêtrent les uns les autres : manque de prévention, puis de diagnostic et de prise en charge. « L’accès au diagnostic est limité, par exemple pour les enfants chez qui l’on suspecte des troubles autistiques. Nous manquons cruellement de neuropédiatres, orthophonistes, ergothérapeutes, psychiatres… encore plus qu’en métropole ! Du coup, de nombreuses familles sont obligées de repartir là-bas pour avoir un suivi pour leur enfant, témoigne Géraldine Domingo. Et comme nous manquons aussi d’équipements et de structures adaptées, ce sont les familles qui prennent les problèmes à bras-le-corps et sont obligées de compenser le manque de prise en charge ». Quelles sont les attentes, suite à la parution de ce rapport ? « Un plan de rattrapage sur dix ans est préconisé pour combler le retard en établissements et dispositifs médico-sociaux en Guyane et à Mayotte. C’est un peu irréaliste, car nous avons beaucoup de retard par rapport à l’Hexagone ! Certes, nous avons des acteurs très motivés et proactifs sur le terrain mais au-delà, il faut créer des structures, former des travailleurs sociaux et accompagner les familles et ça prendra plus que dix ans ! », estime Géraldine Domingo.

« A La Réunion, un tiers des jeunes concernés par des troubles psychiques »

L’île partage certaines caractéristiques avec les autres territoires ultramarins, tout en présentant des réalités propres. « La Réunion cumule plusieurs facteurs de vulnérabilité : une précarité parmi les plus élevées de France, un poids important des addictions (alcool et zamal, le cannabis local), des violences intrafamiliales plus fréquentes, un taux de psycho-trauma deux fois plus élevé qu’en métropole, et une prévalence des troubles psychiques chez les jeunes autour de 30 % », expose Marylène Singabrayen-Tampigny, référente Santé mentale pour France Assos santé à La Réunion et également administratrice de l’Apajh sur place. « Ces spécificités créent un terrain de vulnérabilité accru, où les troubles psychiques risquent davantage de se chroniciser et de se transformer en handicap psychique, faute de repérage, de soins et d’accompagnement adaptés », précise la référente. A elle seule, la dépression modérée à sévère concerne un jeune Réunionnais sur trois, selon une étude publiée en mai 2025 par l’Institut Montaigne, qui montre à quel point la jeunesse des DROM paie un lourd tribut. Les deux principaux motifs de recours aux urgences et hospitalisations pour troubles psychiques sont les troubles de l’humeur (dépressions, troubles bipolaires…) et la schizophrénie.
« Dans un territoire où le chômage est déjà élevé, les personnes vivant avec un trouble psychique sévère sont parmi les plus éloignées de l’emploi. Les représentations négatives restent fortes : peur de l’absentéisme, incompréhension des troubles, confusion entre handicap psychique et dangerosité. De plus, les dispositifs d’emploi accompagné ou de réhabilitation psychosociale sont encore trop peu nombreux ou insuffisamment connus », souligne Marylène Singabrayen-Tampigny. Sur le terrain, des actions existent pour réduire ces difficultés. En premier lieu, de la sensibilisation : interventions en collèges et lycées sur la santé mentale, les troubles psychiques, les addictions, participation aux Semaines d’information sur la santé mentale. Mais aussi du soutien direct aux personnes concernées et aux familles : groupes de parole, permanences d’écoute, participation à des dispositifs expérimentaux incluant la pair-aidance et le développement d’équipes mobiles, etc. « Ces actions sont encore modestes au regard de l’ampleur des besoins, mais elles montrent qu’une réponse adaptée peut être construite à partir du terrain », indique la représentante de l’Apajh. Néanmoins, pour que les droits affirmés par la loi de 2005 deviennent réellement effectifs, des moyens humains renforcés en santé mentale (psychiatres, pédopsychiatres, psychologues…) et une offre médico-sociale élargie sont indispensables.

« En Guadeloupe, les difficultés récurrentes des personnes en situation de handicap »

La prévalence du handicap chez les enfants est un sujet de préoccupation dans le rapport puisque 6% des enfants âgés de 5 à 14 ans vivant en Guadeloupe sont concernés, contre 4% en Hexagone. « L’Unafam Guadeloupe constate sur le terrain les difficultés récurrentes auxquelles les personnes en situation de handicap sont confrontées : accès difficile aux services de la MDPH, mauvaise lisibilité des modalités d’évaluation du handicap, attente de traitement des dossiers, propositions limitées en matière d’accès aux différentes compensations, à un accompagnement, à un logement ou à un emploi adapté pour les adultes et à un projet de scolarisation pour les enfants », alerte Myriam Elso, bénévole Unafam en Guadeloupe. Là encore, les objectifs de la loi Handicap de 2005 ne sont pas atteints. « Ce sont les familles, le plus souvent, qui assument l’accompagnement et l’hébergement de leur proche en situation de handicap psychique. Force est de constater que les droits à une protection sociale et un plein accès à la citoyenneté de ces personnes sont rarement respectés, ce qui les fragilise socialement ainsi que leur entourage. » Le rapport souligne néanmoins des actions locales, comme la convention du 10 avril 2025 entre le Département, l’ARS et l’État, qui a inscrit l’engagement du département à initier, en partenariat avec la région, un dispositif de transport à la demande pour les personnes âgées ou en situation de handicap. De son côté, l’Unafam Guadeloupe rapporte elle aussi quelques actions marquantes, dont le plaidoyer de France Assos Santé Guadeloupe en faveur des personnes en situation de handicap ou le colloque « Vivre avec un handicap en Guadeloupe, avancées et freins à l’application de la loi de 2005 » (octobre 2018). Parmi les besoins urgents : la formation des professionnels de première ligne, surtout dans le médico-social pour un accompagnement adapté et la formation des aidants.

Avec ces trois échos du terrain, « les réponses dramatiquement insuffisantes » mentionnées dans le rapport sont malheureusement confirmées. La nécessité d’un « changement de paradigme » et d’une politique du handicap « sur-mesure », adaptée aux singularités de chaque territoire ultra-marin, est urgente pour que les droits des personnes en situation de handicap soient respectés.

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