Aujourd’hui comme hier, l’IA semble toujours aussi insatiable. Incontournable ? Dernier exemple en date avec l’entreprise américaine OpenAI qui vient de lancer le ChatGPT Health (ChatGPT Santé), un espace dédié à la santé au sein de ChatGPT, le célèbre moteur d’intelligence artificielle (IA) générative accessible au grand public en ligne. L’ambition affichée : proposer des réponses plus utiles et plus personnalisées aux questions de santé des usagers, en s’appuyant sur leurs données colligées directement par l’application (documents médicaux téléversés, données d’applications de bien-être, dossiers médicaux parfois, selon les pays et les conditions d’accès).
Cette annonce s’inscrit dans une réalité déjà massive : OpenAI affirme que près de 230 millions de requêtes en lien avec la santé sont adressées chaque semaine à ChatGPT, qu’il s’agisse d’interrogations sur des symptômes, des traitements, pour la compréhension de résultats d’analyses ou l’aide à la préparation d’une consultation.
Pour les patients, cela peut ressembler à une promesse : mieux comprendre, mieux se repérer, mieux décider. Pour le système de santé, c’est aussi un tournant : un nouveau « tiers » conversationnel prend place entre l’information médicale, le patient et le soignant.
Faut-il s’alarmer ? ChatGPT Health n’est pour l’instant qu’à l’état de test et non disponible en Europe, où son modèle d’agrégateur des informations médicales ne répond pas aux exigences de protection des données. Son arrivée soulève cependant différents enjeux pour les patients.
Souveraineté : qui protège nos données de santé et selon quelles règles ?
La première question est celle de la souveraineté numérique. Dès lors que l’on parle de données de santé, l’exigence de protection ne peut pas être « optionnelle ». Même lorsque ChatGPT Health promet de ne pas exporter les données que vous lui confiez, la question de la confidentialité des données se pose. Elle n’est, à ce jour, pas garantie pour les utilisateurs européens alors que les lois américaines peuvent s’appliquer sur les données des Européens, et c’est compter sans la volatilité des règles de ce type de plateformes privées. Demain, qui pourra empêcher OpenAI de changer d’avis sur la manière de traiter ces données ?
Relation soigné-soignant : un patient mieux informé… et des consultations à réinventer
La seconde question est celle de la relation de soin. L’intérêt de Chat GPT Health est évident : permettre aux patients de mieux comprendre un compte-rendu, une ordonnance, un terme médical, un résultat biologique, et d’arriver en consultation avec des demandes ou des attentes plus structurées. OpenAI présente aussi l’outil comme une manière d’offrir un point d’entrée unique pour des questions éparses, dans un contexte où le temps médical est contraint et l’accès à l’information de santé en ligne difficile.
Santé publique France a participé à l’étude européenne HLS19 qui s’est intéressée à la littéracie en santé, la capacité des usagers à comprendre et pouvoir recourir au système de santé. Résultat ? 46% des adultes français trouvent qu’il est difficile ou très difficile de trouver et d’utiliser de l’information de santé en ligne. Parmi les facteurs mis en avant par les participants, on trouve les risques liés à la fiabilité et l’indépendance de l’information trouvée, puis la difficulté à savoir si l’information est adaptée à leur cas et comment y accéder en utilisant leurs mots à eux et non le jargon médical.
Les soignants sont de plus en plus confrontés à des patients qui s’appuient sur des réponses générées par l’IA, sollicitée en amont de leur consultation, avec des contenus structurés qui font souvent preuve de pédagogie dans leur forme, mais qui comportent aussi des erreurs, des omissions ou de dangereuses simplifications. Si elle peut donc faciliter l’accès à une information de santé compréhensible, les usagers ne sont pas assez sensibilisés aux risques de l’IA générative avec laquelle on peut « converser ». Quant aux professionnels de santé, ils sont de plus en plus méfiants.
Pourtant, la facilité d’accès aux informations en ligne a déjà bousculé, par le passé, le colloque singulier entre soigné et soignant, notamment lors de l’arrivée d’internet de des premiers forums en ligne de patients. Pour vivre de manière apaisée ces changements structurels de l’information des usagers, France Assos Santé appelle à :
- reconnaître que les patients cherchent et chercheront toujours de l’information, en passant par l’IA ou non ;
- outiller les soignants et patients pour discuter de ces informations et des biais qui découlent de l’utilisation de l’IA (fiabilité, biais, tri des sources) ;
- renforcer la décision partagée : une consultation n’est pas seulement un avis, c’est un arbitrage collégial contextualisé par une histoire, un examen, une connaissance de la personne.
Une stratégie ministérielle pour l’IA en santé
Le ministère en charge de la Santé s’est doté fin 2025 d’une stratégie sur l’intelligence artificielle en santé. Parmi les travaux à venir, on compte des engagements pour faciliter la mobilisation d’informations fiables et des recommandations officielles par les outils d’IA en santé, davantage former les professionnels de santé ou encore identifier les risques des différents cas d’usages recensés. Des avancées à venir pour des outils plus sûrs pour les patients et surtout un système de santé prêt à évoluer pour intégrer ces nouvelles technologies de manière vertueuse et respectueuse.
En ce début d’année 2026, le doute n’est guère permis : l’IA va plus que jamais se faire une place dans le quotidien des patients et des soignants. Cependant les promesses d’efficacité, d’information et de prédictions de ces nouvelles technologies ne pourront se concrétiser qu’à condition de ne pas hypothéquer les valeurs de notre système de santé pour tenter de garder notre place dans la course à l’IA. Une chose est sûre, ChatGPT Health, ou ses concurrents, ne remplaceront pas demain les médecins, mais ils permettront peut-être d’avoir des patients « augmentés par IA ». L’occasion de repenser la santé, en interrogeant la place de l’humain dans nos soins pour la préserver et, qui sait, peut-être même l’augmenter, elle aussi.

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