La difficile croisade contre la désinformation en santé

Pour lutter contre les fake news, le ministère de la Santé a lancé mi-janvier une stratégie nationale qui reprend une partie des recommandations d’un rapport d’experts sur le sujet. Une première pierre pour tenter d’endiguer le fléau, potentiellement dangereux pour les patients.

« Depuis la crise sanitaire, ma mère de 84 ans s’oppose catégoriquement à toute vaccination, qu’il s’agisse de la grippe, du Covid, du zona ou du pneumocoque, et je tremble pour elle tous les hivers. Elle n’était pas aussi méfiante par le passé mais le doute s’est installé à force de suivre des comptes alarmistes sur les réseaux sociaux et de lire n’importe quoi. Je ne sais pas comment la ramener à la raison », déplore Sandrine, 57 ans. Elle n’est pas seule dans ce cas. Qui aurait pu croire, il y a quelques années, que Robert Kennedy Jr, militant antivax notoire, deviendrait ministre de la Santé des Etats-Unis ? Que des médecins se feraient insulter voire menacer de mort pour avoir osé rappeler que toute allégation d’ordre médical doit s’appuyer sur des preuves scientifiquement établies ? Tout récemment, aussi, l’acteur australien Mel Gibson n’a-t-il pas fait le « buzz » en affirmant avec aplomb dans un podcast que des traitements antiparasitaires avaient sauvé certains de ses amis du cancer ?

Ces exemples montrent combien les fausses croyances et manipulations peuvent déstabiliser nos démocraties et mettre en péril notre santé publique. Conscient du danger, d’autant plus menaçant que l’omniprésence des réseaux sociaux participe à la viralité des fake news, l’ancien ministre de la Santé Yannick Neuder a commandé, à l’été 2025, une mission sur le sujet à trois experts. Le 12 janvier 2026, après plusieurs mois de travaux, le professeur de pharmacologie Mathieu Molimard, l’épidémiologiste Dominique Costagliola et le médecin de santé publique Hervé Maisonneuve ont rendu leur copie à Stéphanie Rist, et la nouvelle titulaire du poste a aussitôt annoncé une batterie de mesures s’inspirant de leurs recommandations.

Pourquoi pas un « Infoscore santé » ?

Pour le Pr Mathieu Molimard, qui a dirigé la rédaction du rapport Information en santé et nous en détaille les conclusions, le phénomène appelle une réponse « ferme et coordonnée ». Elle passe par une meilleure éducation de la population à la science et à l’esprit critique – « Il faut rappeler qu’une opinion ou une croyance ne sont pas un fait scientifique » – ainsi qu’une meilleure formation des professionnels de santé à communiquer leurs connaissances et des journalistes à parler de sujets complexes. Le pharmacologue prône également des sanctions contre les « désinformateurs » ainsi que la création de ce qu’il appelle un « Infoscore santé », à l’image du Nutri-Score déjà utilisé pour qualifier la valeur nutritionnelle des produits d’alimentation. Il s’agirait de « noter », sur la base du volontariat, la fiabilité des sites et des publications en fonction de leur respect des règles de méthodologie scientifique. « Ce dispositif aurait le mérite de promouvoir l’information de qualité et d’encourager chacun à progresser du point de vue éditorial », explique-t-il.

Autre solution proposée dans le rapport, la création d’un « Observatoire de l’information en santé » composé d’experts qui valideraient les interlocuteurs et informateurs sérieux, via un portail dédié, et même la conception d’une IA générative qui ne puiserait ses informations que dans des sources scientifiquement approuvées. « Attention, précise le Pr Molimard, il n’est pas question pour nous d’imaginer un ministère de la Vérité qui décrèterait ce qu’il faut lire ou écouter. Il s’agirait plutôt de mettre en place une structure indépendante qui garantirait l’accès à une information avérée. »

Un rapport à l’information teinté de défiance

Responsable de l’information et de la communication scientifique à la Ligue contre le cancer, Jérôme Hinfray est bien placé pour observer les dérives actuelles. S’il reconnait que la désinformation liée au cancer ne date pas d’hier, il constate qu’elle gagne du terrain : « Parce qu’ils sont très angoissés et cherchent de l’espoir, les patients atteints d’un cancer constituent depuis longtemps une cible idéale pour les fake news. Dans les années 1990, le très controversé Dr Mirko Beljanski promettait déjà des recettes miracles et fantaisistes contre le cancer… Le phénomène s’est évidemment aggravé depuis le Covid et l’explosion des réseaux sociaux comme source d’information ».

Les coupables sont, poursuit-il, de deux natures. « Il y a la mésinformation, qui émane d’interlocuteurs qui ne cherchent pas à nuire mais s’improvisent experts sans maîtriser le sujet, et il y a la désinformation nourrie d’arrières pensées, complotistes ou économiques, qui joue sur l’émotion et la peur. » Dans les deux cas, le patient est en danger : « On a vu il y a quelques années un homme mourir dun cancer des testicules pour avoir préféré la naturopathie aux traitements conventionnels, très efficaces, qui lauraient guéri. Le naturopathe incriminé a fini devant la justice. »

Pour Jérôme Hinfray, la crédulité des patients se nourrit non seulement d’une culture scientifique insuffisante et d’un rapport à l’information et aux politiques de plus en plus teinté de défiance, mais aussi « d’une forme de condescendance des professionnels de santé, qui n’expliquent pas toujours assez et laissent parfois le patient un peu perdu, ce qui le rendra d’autant plus réceptif au message d’un influenceur qui lui vante une solution simpliste. Il faut entendre les questions que se posent les gens et ne pas les prendre de haut. Toutes sont pertinentes et méritent d’être posées. Un autre fléau est pour moi la multiplication, pour des raisons économiques, de publications scientifiques de mauvaise qualité, qui ne mériteraient pas de paraître. Ces publications nourrissent ce qu’on appelle le brouillard informationnel : il y a une telle surabondance qu’on ne distingue plus ce qui est sérieux de ce qui ne l’est pas ».

Sans attendre, la Ligue contre le cancer s’est d’ailleurs mobilisée il y déjà plusieurs années sur le sujet : « Notre ancien président Axel Kahn y accordait beaucoup d’importance et s’y est beaucoup investi, raconte Jérôme Hinfray. Au fil des ans, nous sommes devenus de plus en plus actifs sur les réseaux pour occuper le terrain et démentir les fausses informations ». Vivre, le magazine de l’association, propose d’ailleurs une rubrique de type « fast-checking », où il aborde scientifiquement des questions comme « Le sucre favorise-t-il le cancer ? », ou « Que penser du jeûne ? ». « On nous sollicite beaucoup pour démêler le vrai du faux, et parce qu’elles sont proches du terrain, les associations ont un vrai rôle à jouer », insiste Jérôme Hinfray, convaincu de l’importance s’engager dans cette croisade.

« On donne un cap » 

Si elle partage les grandes lignes du constat des experts, la Stratégie nationale contre la désinformation en santé annoncée le 12 janvier ne reprend pas cependant toutes les propositions du rapport. Une déception, pour son rapporteur, qui la juge « trop timide au regard des enjeux » : « Elle ne retient pas, par exemple, notre idée d’Infoscore et n’aborde pas la question des sanctions, pourtant cruciale pour protéger les professionnels de santé qui défendent la juste information, c’est dommage ». Autre regret du Pr Molimard : « Plutôt que de créer un observatoire de l’information en santé, comme nous le suggérons pour mettre en avant les bonnes pratiques, le ministère entend plutôt mettre en place un observatoire de la désinformation pour traquer les fake news… Lequel risque de s’épuiser car cest comme vouloir vider locéan à la petite cuillère ».

Tout en louant la démarche, Jérôme Hinfray affiche, de son côté, quelques doutes sur la capacité réelle des pouvoir publics à pouvoir contrer la vague qui déferle. « La démarche est pertinente, mais plusieurs réalités la rendent difficilement opérationnelle, parce que le problème de la désinformation est en réalité multifactoriel, et même systémique : avec quels moyens espère-t-on renforcer l’éducation scientifique quand elle est insuffisamment investie à l’école depuis des années ? Et comment espère-t-on rendre vertueux les canaux qui propagent la désinformation ? Dans un espace mondialisé comme le nôtre, le sujet a pris une dimension géopolitique ! »

Pour autant, le Pr Molimard se veut confiant. « La désinformation doit être considérée comme un facteur de risque équivalent à l’alcool ou au tabagisme en matière de santé. Elle expose à un danger dont il faut prendre la mesure et s’armer d’outils pour la contrer, observe-t-il. Evidemment, on voudrait aller plus vite et plus loin, mais il était important qu’il y ait une prise de conscience, et la démarche du ministère y participe. C’est un premier pas qui donne un cap et qui mûrira, on l’espère, vers une ambition plus grande… »

Pour toute question ou doute, le Canal Détox de l’Inserm pour combattre la désinformation.

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