Santé mentale : la Grande cause nationale reconduite pour un an

La Grande cause nationale consacrée à la santé mentale en 2025 se conclut sur un bilan plus que mitigé et suscite des déceptions chez ceux qui accompagnent au quotidien les personnes en souffrance. Reconduite pour un an, parviendra-t-elle a réformer un système de soins qui en a tant besoin ?

C’est reparti pour un tour. Un an n’était pas suffisant : la santé mentale restera Grande cause nationale en 2026, comme l’a annoncé le gouvernement fin novembre 2025. Une reconduction qui témoigne autant des quelques avancées obtenues que du long chemin qu’il reste à parcourir pour transformer en profondeur la prise en charge de la souffrance psychique en France.

Libérer la parole

Lancée en janvier 2025, cette première année a eu un mérite certain : libérer la parole et briser certains tabous. A travers des milliers d’événements organisés aux quatre coins du territoire et rassemblant associations, professionnels de santé, collectivités et citoyens, la santé mentale s’est imposée, peut-être pour la première fois, comme un sujet ordinaire, qui concerne chacun, loin de la stigmatisation à laquelle il est souvent relégué. « Comme toutes les Grandes causes nationales, il s’agit avant tout d’une campagne de communication portée par le gouvernement, souligne Emmanuelle Rémond, présidente de l’Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques (Unafam). On a effectivement beaucoup parlé de santé mentale, à la fois dans les émissions de radio et télé, la presse, à travers des campagnes de sensibilisation, d’évènements portés par les associations, voire des séries télévisées. »

Cette mobilisation a même permis de voir des initiatives concrètes prendre forme, à l’image du collectif « Halte à la dépression résistante » qui associe France Dépression, l’Unafam et une cohorte de professeurs de psychiatries. « L’objectif est de faire en sorte que tous les moyens pour soigner, y compris les traitements les plus récents, soient accessibles à tous les patients, où qu’ils se trouvent », décrit Fabrice Cathala, président de France Dépression Grand Paris Île-de-France. Du côté des pouvoirs publics, notons le lancement de santementale.gouv.fr, une plateforme qui regroupe ressources et informations sur les troubles psychiques, les structures d’accompagnement et les dispositifs existant, à l’image de Mon Soutien Psy et Santé Psy étudiant. Le gouvernement a en outre présenté son Plan de relance de la psychiatrie en juin dernier : 26 mesures allant du renforcement des centres médico-psychologiques au déploiement d’équipes mobiles, en passant par une meilleure organisation des urgences psychiatriques et l’accueil de plus d’internes en psychiatrie.

« Une grande causerie »

Séduisant sur le papier, ce plan n’est cependant pas adossé à un quelconque financement. De quoi susciter au mieux de la déception chez les personnes malades et les professionnels, voire des doutes sur la volonté de l’exécutif de vouloir véritablement assainir la situation. « Des déclarations d’intention non suivies d’effet ne peuvent constituer une politique publique satisfaisante », note ainsi le député Sébastien Saint-Pasteur (PS) dans le rapport parlementaire consacré aux « défaillances des politiques publiques de prise en charge de la santé mentale et du handicap », qu’il a rendu public en décembre dernier et dans lequel il déplore à la fois « l’état alarmant de la santé mentale » en France et le fait « qu’aucune avancée significative ne résulte de cette grande cause ».

Comme le résume Emmanuelle Rémond, « le Premier ministre Michel Barnier avait bien dit qu’il ne voulait pas faire de cette Grande cause nationale un simple plan de communication, mais qu’il comptait l’adosser à des mesures concrètes et l’intégrer à une réflexion interministérielle associant logement, écologie, famille, etc. La santé mentale ne passe pas que par les soins, elle nécessite ne nombreux leviers qu’il faut actionner. Or rien n’a été fait. » De quoi inciter le Dr Hugo Baup, psychiatre au centre hospitalier de Périgueux, à rebaptiser cette Grande cause de « grande causerie » : « 2025 restera pour moi l’année de la pénurie des psychotropes, regrette-t-il. Pendant que l’on blablatait, des malades ne parvenaient pas à obtenir leur traitement dans l’indifférence générale. Si les paroles ne se traduisent pas par une amélioration de l’accès aux médicaments et aux soins, elles ne servent à rien. En l’occurrence, les usagers n’ont pas vu d’amélioration sur le terrain et les files d’attente continuent de s’allonger. »

Un secteur sinistré

Cet accès aux soins est au cœur des revendications de toutes les associations de patients. Comme le souligne le rapport parlementaire de Sébastien Saint-Pasteur, les capacités d’hospitalisation à temps complet ont régressé de 8 000 lits en dix ans, soit un recul de 12 %. Dans le même temps, le nombre d’actes réalisés dans les centres médico-psychologiques (CMP) ont chuté de 22 %. « Il faut absolument un accompagnement de meilleure qualité, estime Emmanuelle Rémond. Aujourd’hui, une personne qui rencontre un problème psychique ne sait pas où aller pour être soignée. Les psychiatres sont peu disponibles, les CMP montrent des délais d’attente considérables. Tout concourt à ce que l’on entre dans le soin par l’urgence, ce qui induit des situations traumatisantes et des rétablissements beaucoup plus longs. »

Paradoxalement, ce manque de moyens coûte cher à la société. Dans son rapport, le député Saint-Pasteur note ainsi que les troubles psychiatriques et les traitements associés pèsent pour 27,8 Md€ dans les dépenses de l’Assurance maladie. En y incluant les coûts indirects (soins annexes, perte de productivité, etc.), les dépenses liées à la santé mentale atteindraient même 163 Md€ par an ! La reconduction de la Grande Cause nationale permettra-t-elle d’apporter quelques pistes d’amélioration ? Impossible pour l’heure de connaître le programme envisagé par les pouvoirs publics. Sur son site, le gouvernement assure vouloir intégrer « pleinement la santé mentale dans l’ensemble des politiques publiques, de l’éducation à l’aménagement urbain en passant par le travail et les services publics ».

Un plan de financement absent

Problème, comme l’an passé, aucun financement n’accompagne ces belles intentions. De quoi doucher les espoirs des acteurs du soin. « Le pays est paralysé et il n’y a jamais de budget mobilisé, résume Hugo Baup. Difficile de voir comment l’Etat va s’y prendre pour améliorer l’accès aux soins, à commencer par donner envie aux jeunes internes de choisir la psychiatrie afin d’augmenter le nombre de professionnels. Nous faisons un métier fondamental, mais nous sommes la cinquième roue du carrosse. Tant que nous serons vus comme une espèce de sous-spécialité, rien n’ira mieux. Améliorer les conditions de travail contribuerait à inciter les internes à opter pour ce métier. Nous exerçons souvent dans les bâtiments peu reluisants : quand on prétend prendre en charge la santé mentale, il faudrait au moins disposer de lieux qui ne sont pas repoussants. »

Pour Emmanuelle Rémond, la question prioritaire repose cependant moins sur les moyens alloués par l’Etat que sur la façon dont ils sont affectés. L’enjeu : retrouver une équité de soins partout sur le territoire et corriger une forte hétérogénéité entre établissement. « Certains services sont des pépites, d’autres soignent encore avec des méthodes datées, notamment en pratiquant la contention, souligne la présidente de l’Unafam. La Haute Autorité de santé travaille sur des recommandations de bonne pratique et l’Unafam est partie prenante de ces travaux. Espérons que cette nouvelle année de Grande cause voie ce projet aboutir. Souhaitons aussi que l’accompagnement des malades intègre d’autres dimensions que le seul soin médical. Quand existe une bonne organisation entre soins de santé mentale et somatique, formation des intervenants et écoute des familles, on se rétablit beaucoup plus rapidement. »

Faire avancer les choses sans dotation publique supplémentaire ?  Pas impossible, selon Fabrice Cathala, de France Dépression. « Nous n’attendons de l’Etat qu’un minimum vital et un peu de reconnaissance. Je crois beaucoup plus au fait que les entreprises privées ont entendu les messages portés au cours de l’année écoulée. Ce sont elles qu’il faut solliciter pour soutenir les associations et les opérations de prévention. »

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